Manifestation à Nantes, le 6 février, des salariés des usines agroalimentaires contre la réforme des retraites. Estelle Ruiz/NurPhot/AFP
Manifestation à Nantes, le 6 février, des salariés des usines agroalimentaires contre la réforme des retraites. Estelle Ruiz/NurPhot/AFP
Vendredi, 14 Février, 2020

Agroalimentaire. La face cachée des mobilisations retraites

Depuis deux mois, les ouvriers de l’agroalimentaire de la périphérie nantaise se mobilisent pour dénoncer la réforme des retraites, mais aussi leurs conditions de travail.

Rezé (Loire-Atlantique), envoyée spéciale.

Pas de trains, ni de bateaux, encore moins du pétrole, juste des biscuits, des grains de semoule… Depuis deux mois, en Loire-Atlantique, les salariés de Tipiak, LU, BN enchaînent les journées de grèves, les paies rabotées. Sans doute parce que la réforme des retraites a été, pour les ouvriers de l’agroalimentaire, un catalyseur de toutes les « problématiques » de leur secteur. « Entre le fléau du lean management qui accentue indéfiniment les cadences de la chaîne de production, le chantage à l’emploi avec la concurrence des pays de l’Est, les salaires qui ne décollent pas, la fatigue des trois-huit », la réforme des retraites a été la goutte d’eau, explique Frédéric, délégué CGT chez LU. « Il n’y a pas eu besoin d’explications pour comprendre que ceux qui n’arrivent déjà pas à finir leurs fins de mois seront des retraités pauvres », poursuit le syndicaliste.

Ainsi, depuis deux mois, ils multiplient les « temps forts » : sur les ronds-points, dans les autres boîtes de la branche, en allant aux assemblées générales des cheminots, aux péages pour une opération « barrière ouverte » et aussi aux manifestations du département. Ce jeudi, ils sont allés, avec les autres entreprises, dénoncer la réforme devant la permanence de la députée LaREM.

Damien, délégué syndical CGT chez Tipiak, a dix-huit jours de grève au compteur et une perte de 1 000 euros en deux mois. À chaque manif, dans son usine, 30 % des ouvriers se mettent en grève. Tout comme chez BN. Jérémy tend sa feuille de paie : 1 140 euros au lieu des 1 900 euros habituels. Chez LU, le préavis est illimité, si bien qu’en dehors des jours de mobilisation contre la réforme, « quand ça déconne dans un atelier, les salariés arrêtent le travail ». Depuis décembre, explique Frédéric, 660 tonnes de biscuits n’ont pas pu être produites. Soit environ un quart de la production mensuelle moyenne. Un chiffre affiché par la direction en gros dans les couloirs de l’usine, accompagné de la mention spéciale : « à cause du mouvement social », comme pour dissuader les salariés de faire grève.

« On ne parle que du secteur public et des régimes spéciaux »

Une mobilisation soutenue dans le secteur qui depuis le début « étonne ». Pourtant, celle-ci reste bien trop « invisible ». « La presse, le gouvernement ne parlent que du secteur public et des régimes spéciaux », regrette Frédéric. Dès lors, les syndicalistes s’interrogent sur les poursuites à donner au mouvement. « On devrait peut-être distribuer des gâteaux à la manif, ou lancer des grains de semoule ? » disent-ils. Car, pour eux, « fermer l’usine » est tout simplement impossible.

En Loire-Atlantique, 28 % de l’augmentation de l’emploi salarié s’explique par une hausse de l’intérim, note le cabinet d’expertise Progexa. « Cela a contribué à faire baisser le rapport de forces, analyse Frédéric. Si un intérimaire débraie, le lundi suivant, il ne sera pas là. » Selon les groupes, les intérimaires représentent 15 à 30 % des effectifs de production. Les départs et les démissions ne sont pas remplacés. Chez LU, des « volontaires » peuvent travailler jusqu’à six jours par semaine. La tendance « est à la fonte des effectifs ». En cinq ans, chez BN, « nous sommes passés de près de 500 à 360 » salariés. Les syndicats ont d’ailleurs déposé un droit d’alerte. « Toutes les nouveautés sont fabriquées en Pologne, aux Pays-Bas ou en Roumanie dans des usines neuves », déplore Jérémy. Dans les boîtes de l’agro, le « chantage à l’emploi est constant », appuie Frédéric. À chaque réunion de négociation, la carte du monde est affichée avec les différents sites et leur ratio fétiche : l’euro/tonne. Face à cette offensive patronale, depuis 2018, le comité de coordination des salariés de l’agroalimentaire dans le département a été relancé. « Si on ne travaille pas dans la même boîte, on a les mêmes patrons, avec les mêmes méthodes de management. Ça nous permet de nous informer. Car si un changement a lieu chez l’un de nous, dans deux ans, on y aura droit », explique Jérémy.

Malgré les embûches, la motivation des salariés est intacte, assurent les trois syndicalistes. L’inflexibilité du gouvernement est pour eux « à l’image de ce qui se passe dans nos boîtes. Il veut passer en force, c’est pour ça qu’il faut poursuivre ».

Clotilde Mathieu
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