Samedi, 22 Février, 2020

Algérie. « Nous ne sommes pas venu faire la fête, mais pour vous faire partir! »

Le 22 février 2019, de nombreux Algériens, qu'on disait résignés et dépolitisés, ont envahi les rues contre la volonté annoncée du président Bouteflika de briguer un cinquième mandat. Un an après, ils sont toujours là. Toujours plus nombreux. Reportage au coeur de la manifestation algéroise.

Alger (Algérie), envoyé spécial.

Grandiose, colossale, gigantesque… comment qualifier la 53ème mobilisation nationale des Algériens pour une rupture radicale avec le système hérité d’Abdelaziz Bouteflika, et dont ils n’ont connu que la corruption, le népotisme, les atteintes aux droits et libertés, la régression sociale, l’économique de bazar et la spéculation de toute nature, la misère culturelle, le sacrifice de l’Ecole, l’abandon du secteur de santé publique, et la réhabilitation des intégristes islamistes aux mains trempées de sang?

L’ampleur des rassemblements à travers tout le territoire pour l’an I du soulèvement pacifique traduit l’intensité de ce rejet. Et avant tout, la détermination des jeunes - constamment en première ligne des cortèges dans toutes les grandes villes - à vivre enfin avec dignité dans leur pays, à ne pas être contraints à l’exil. Mais pas seulement.

Les Algériens étaient ce vendredi massivement dans la rue pour adresser un message de mise en garde au pouvoir actuel qui louvoie, joue sur plusieurs tableaux, souffle le chaud et le froid, donne surtout le sentiment d’avoir comme seul souci de se maintenir, sans vraiment rien lâcher d’essentiel sur le plan politique. 

« Nous ne sommes pas venu faire la fête, mais pour vous faire partir! ». Le slogan qui ouvre la marche au cœur d’Alger est sans ambiguïté. Il y a dans le cortège, de plus en plus massif au fil des heures, comme un sentiment de joie et de colère mêlées. «Comment ne pas être heureux d’avoir traversé cette année de soulèvement sans le moindre acte de violence, comment ne pas savourer la confiance retrouvée entre nous, après des décennies de haine, de suspicions, de guerre larvée? », commente Ali, compagnon de hasard dans la foule qui déferle sur la rue Didouche, artère centrale de la capitale. « Mes respects à votre journal, à l’Huma… », ajoute-t-il.

Les détenus d’opinion, encore nombreux sous les verrous, sont présents dans la foule: leurs portraits accompagnent drapeaux et pancartes aux mille slogans déclinés en arabe et en français, véritable littérature du Hirak.

Alors qu’un hélicoptère ronronne au-dessus de nos têtes, soudainement, un acte de défi: l’emblème Amazigh, supposé interdit, flotte au-dessus d’un groupe compact. « Voilà le drapeau, vient le chercher! » chante-t-on à la barbe d’un groupe de policiers en rangs serrés, solidement bardés, mais qui restent impassibles. 

« Cette foule gigantesque que vous voyez, elle est sans doute d’une même ampleur partout dans le pays. Toutes ces femmes et ces hommes, ces familles, ont des demandes légitimes: l’indépendance de la justice, la liberté de la presse, la libération des détenus d’opinion, l’arrêt de la répression, ils n’ont pas d’autre choix que de poursuivre cette mobilisation, commente le sociologue Nacer Djabi, présent dans le cortège. Le pouvoir se doit d’accepter et de prendre sérieusement en charge ces exigences populaires, sauf à courir le risque d’une situation des plus confuses au plan politique, y compris sous pression d’influences étrangères de toute nature. Le pays a les moyens d’une sortie organisée et sereine de cette impasse politique dont le pouvoir reste, tout compte fait, le seul et unique responsable ».

 
Envoyé spécial
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