Objectif affiché de la réforme : «	élever le niveau	». Dans les faits, seuls les meilleurs tirent leur épingle du jeu. Gilles Rolle/Réa
Objectif affiché de la réforme : « élever le niveau ». Dans les faits, seuls les meilleurs tirent leur épingle du jeu. Gilles Rolle/Réa
Lundi, 24 Février, 2020

Baccalauréat. échecs et maths au lycée

Trop de notions à enseigner et pas assez de temps pour les élèves. Les nouveaux programmes de mathématiques de la réforme Blanquer font grincer des dents dans les classes de première.

On lui avait bien dit : ça sera plus dur. Elle pensait pourtant pouvoir tenir le coup. L’année dernière, elle affichait une moyenne de 13 en maths. Une note tout à fait honorable pour le prestigieux et très élitiste lycée Henri-IV de Paris. Mais en première, dès le premier trimestre, sa moyenne dégringole vertigineusement. Aujourd’hui, Camille Boulard n’arrive plus à suivre le programme entré en vigueur dans le cadre de la réforme du lycée. « Je me suis effondrée. Avec tout ce que nous devons accumuler et avec 40 élèves en cours, le prof n’a pas le temps de s’attarder sur ceux qui ne suivent pas. » Pourtant, à Henri-IV, les élèves bénéficient de six heures de mathématiques hebdomadaires dès la seconde, soit deux heures de plus qu’ailleurs. « J’ai beau travailler, je ne comprends rien ! Je me suis sentie nulle, j’ai fait un burn-out et j’ai complètement déprimé. » Comme 64 % des lycéens – six sur dix –, Camille a choisi mathématiques parmi les 12 enseignements de spécialités proposés au nouveau bac. Un choix souvent guidé par la raison. « J’aimerais m’orienter vers la sociologie, le journalisme. Pour avoir toutes les chances de mon côté dans la poursuite de mes études supérieures, j’ai pris maths. Mais avec 4 de moyenne, mon établissement ne me permettra pas de poursuivre cette matière l’année prochaine. » Camille, dépitée, se demande si elle a fait le bon choix. Et surtout, elle se dit complètement dégoûtée des maths.

Un « catalogue de notions sans cohérence entre elles »

Depuis cette rentrée, les élèves de première expérimentent la nouvelle organisation du bac voulue par la réforme Blanquer. Exit les filières L, ES, S. Place désormais à un tronc commun agrémenté de trois spécialités choisies par les élèves, qui devront en abandonner une à la fin de la première. Mais, dans ce tronc commun, un grand absent : les maths. Les lycéens doivent donc décider dès la seconde entre abandonner cette matière ou la prendre en spécialité. Et là, beaucoup de ceux qui ont fait ce choix voient leurs résultats chuter inexorablement, contrôle après contrôle. Car, là où il y avait un programme spécifique pour les élèves en filière scientifique et un autre différent pour les économistes et les littéraires, aujourd’hui c’est le même. Et le niveau de cette spécialité maths unique est très exigeant, bien plus qu’en S. Trigonométrie, suites, probabilités conditionnelles… Selon l’Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public (Apmep), le programme de première, « conçu pour les bons élèves », relève du « catalogue de notions sans cohérence entre elles » et « n’est pas tenable ». Un programme surchargé, qui doit être ingurgité en quatre heures hebdomadaires, avec des groupes de 35 à 40 élèves issus de plusieurs classes différentes et regroupés pour ce seul cours. Marine Maby, élève en première du lycée de l’Arc, à Orange (Vaucluse), a elle aussi opté pour les maths par peur, le cas échéant, de se voir refuser l’accès aux études supérieures de son choix. Celle qui rêve d’un poste d’ambassadrice jette pourtant l’éponge. De 15 de moyenne l’année dernière, elle passe à un tout petit 10 ce trimestre. Elle aurait pu s’accrocher. Mais les maths, il ne faut surtout plus lui en parler. « Je déteste aller en cours, dit-elle. On est 90 % dans ce cas dans mon groupe ! Je n’en connais pas un qui va garder la spécialité l’année prochaine. Le prof va à la vitesse de l’éclair, nous donne continuellement des devoirs que nous ne pouvons pas faire faute de temps, ou parce qu’on ne comprend rien. Je suis totalement découragée. Jamais je ne tiendrai une année de plus. J’abandonne. » Avec les deux spécialités qu’elle gardera, anglais et géopolitique, elle tentera malgré tout le concours de Sciences Po. « On verra bien », soupire-t-elle.

Ceux qui ne seront pas complètement écœurés pourront toujours s’orienter l’année prochaine vers l’option maths complémentaires, moins dense. Ce qui ne réglera pas tout, l’enseignement de spécialité abandonné en terminale étant soumis au contrôle continu et faisant l’objet d’une évaluation en fin de première, comptant pour le bac. C’est mathématique : à ce rythme, seuls les très, très bons pourront espérer tirer leur épingle du jeu. Et c’est bien le but du ministère de l’Éducation nationale, qui avance l’objectif « d’élever le niveau » des élèves français. Entendez seulement les meilleurs.

Une réforme avant tout idéologique

« Construire une filière très en amont, c’est permettre de fabriquer un stock de matheux pour briller dans les compétitions internationales et de ne pas perdre son temps avec ceux pour qui les maths n’ont pas un grand intérêt », dénonce Richard Merra. Adjoint au maire à l’éducation à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), l’ancien prof de maths entend travailler dans sa ville « à l’accès des fondamentaux en mathématiques, pour démocratiser une discipline devenue incontournable et réservée à une élite ».

Pas de doute, pour lui, la réforme Blanquer est bel et bien idéologique. « Nous avons en France des élites avec un excellent niveau en maths. Mais elles sont très peu nombreuses. Alors on va prendre un maximum de mômes volontaires pour suivre la filière et on va trier par l’échec. » De fait, alors que l’école française de mathématiques fait jeu égal avec celles des États-Unis au décompte des médailles Fields – l’équivalent du prix Nobel pour les mathématiciens –, notre pays se classe parmi les derniers quant au niveau moyen des élèves. « En France, nos gouvernants ont fait le choix d’être compétitifs sur le marché international des technologies, des ordinateurs, de la finance, poursuit Richard Merra. Il faut donc un socle solide de mathématiciens. »

De cette disparité entre les meilleurs et les autres, Camille peut en témoigner. Dans son lycée, qui a formé de nombreux intellectuels, personnalités politiques et scientifiques, la moyenne générale en maths de son groupe n’est pas si mauvaise, car « certains y arrivent très bien ». Marine, elle, raconte que l’un de ses camarades ne s’en sort pas si mal, car, « avant chaque contrôle, il prend deux heures de cours particuliers ». Elle, dit-elle, n’en a pas les moyens. 

Nadège Dubessay
Math’gic à gennevilliers

Redonner du sens aux mathématiques en s’amusant, telle est l’ambition affichée par la ville de Gennevilliers depuis 2003. Le forum Math’Gic vise à sortir l’enseignement des mathématiques d’une simple approche utilitariste. Chaque année, 2 000 visiteurs – notamment des élèves, du CM1 à la terminale – s’y pressent. Le reste du temps, l’équipe de Math’Gic se rend dans les écoles afin que les enfants appréhendent cette matière sous des angles pratiques, historiques, ludiques, et même esthétiques. La 16e édition aura lieu du 24 au 29 février à la salle des fêtes de Gennevilliers, 177, avenue Gabriel-Péri. De 8 h 30 à 12 heures et de 13 h 30 à 16 h 30.

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