«	Pour nous les conducteurs, la retraite était à 50 ans mais, dès le début, on nous a dit	: “Vous ne partirez pas à 50 ans”. » Stéphane est entré à la SNCF en 2007. Éric Gaillard/Reuters
« Pour nous les conducteurs, la retraite était à 50 ans mais, dès le début, on nous a dit : “Vous ne partirez pas à 50 ans”. » Stéphane est entré à la SNCF en 2007. Éric Gaillard/Reuters
Mardi, 17 Décembre, 2019

« Cette réforme, on ne la combattra pas à nous tout seuls »

À la SNCF, l’entrée dans le système à points se ferait à partir de 1985 pour les conducteurs et 1980 pour les autres. Rencontre, à Chartres, avec deux jeunes cheminots directement touchés par la réforme.

Chartres (Eure-et-Loir), envoyé spécial.

À Chartres, les assemblées générales des cheminots ne se tiennent plus, comme le 5 décembre, dans le hall glacial de la gare. Celle à laquelle nous avons assisté, vendredi dernier, se tenait au chaud… dans les locaux de la direction. Ce qui n’a pas empêché le vote de la reconduction de la grève. Avec les voix de Sophie et Stéphane, qui sont restés après afin de nous expliquer le pourquoi de leur implication dans ce mouvement, eux qui n’ont rien de vieux briscards de la grève.

Sophie, 28 ans, n’est entrée à la SNCF qu’en 2016 : « La retraite ? On n’y pense même pas ! On entend les anciens en parler. Mon père est parti à 59 ans, mais parce qu’il avait commencé à travailler à 16 ans. Pour nous, ce sera encore plus compliqué. Moi je me vois partir à 70 ans, avec 300 euros par mois ! » Elle se marre : « On a une blague comme ça entre nous, les contrôleurs, pour dire que c’est dommage tous ces escaliers dans les nouveaux trains, on ne pourra pas passer avec nos déambulateurs ! »

« Chez nous, les salaires n’ont pas augmenté depuis cinq ans »

Elle est pourtant en grève depuis le 5 décembre. « J’ai repris deux jours, avoue- t-elle, p arce que la grève, ça pèse sur la paie… » Pourquoi défendre les retraites si on n’espère pas vraiment en avoir une ? « L’espoir est arrivé quand je suis entrée à la SNCF : grâce au statut, je me disais que je pourrais avoir une retraite vers 58, 60 ans… Alors c’est pour ça que je me bats. Et aussi pour mes frères et sœurs. Et pour les enfants que je n’ai pas encore. Aujourd’hui, je gagne 1 280 euros par mois, plus des primes. Chez nous, les salaires n’ont pas augmenté depuis cinq ans. Pour l’instant, ma retraite , c’est entre 500 et 700 euros par mois. »

Elle peste un peu : « Les gens qui se disent : “Pour l’instant, ça va”, ils ne se rendent pas compte ! Mais c’est normal : il n’y a pas de simulateurs. Ils n’en font pas parce qu’ils ne veulent pas que les gens réalisent ce qu’ils vont perdre ! Nous les femmes, même s’ils nous donnent 5 % en plus dès le premier enfant, on sait qu’ils les reprendront derrière sur les pensions de réversion, le nombre d’années cotisées… Parce que le but de la réforme à points, c’est de faire baisser les retraites. Fillon lui-même l’avait dit dès 2016 ! »

À peine plus âgé (35 ans), Stéphane est entré à la SNCF en 2007 : « Pour nous les conducteurs, la retraite était à 50 ans mais, dès le début, on nous a dit : “Vous ne partirez pas à 50 ans.” Ça n’a pas cessé de se dégrader depuis. J’espère quand même avoir une retraite… On va se battre ! » Lui, des enfants, il en a trois : «  Je me bats pour eux aussi. Ça me gonfle d’entendre des journalistes qui disent : “Il faut travailler plus longtemps car on vit plus longtemps.” Oui, l’espérance de vie a augmenté sur les cinquante dernières années, mais le PIB a augmenté encore plus, alors on ne manque pas d’argent pour les retraites ! »

 « On n’a pas d’armes, on ne braque personne ! »

Secrétaire du syndicat CGT des cheminots, il met les choses au point : « Même dans la boîte, on est obligé de se défendre contre le discours sur les régimes spéciaux… On doit se justifier de notre propre statut ! Darmanin a dit que nos retraites coûtent 3,3 milliards par an. Mais c’est parce qu’on manque d’actifs pour cotiser ! Et on cotise beaucoup plus, c’est ça qui finance nos retraites. » Sophie précise : « On en fait des tonnes parce qu’on a 8 allers-retours TGV par an. Mais est-ce que le boulanger paie le pain qu’il fabrique ? Est-ce que ce sont des privilèges, ça ? »

« On nous dit qu’on prend les usagers en otage, reprend Stéphane, mais quand tu es empêché de te déplacer, tu n’es pas pris en otage : tu es pris entre deux feux, parce que tu n’as pas encore choisi de rejoindre la grève ! » Sophie reprend la balle au vol : « On n’a pas d’armes, on ne braque personne ! Cette réforme, on ne la combattra pas à nous tout seuls. Si les autres, du privé, du public, ne viennent pas, la plupart des collègues vont se décourager. On veut que ça “flambe” et que là-haut, on nous écoute ! »

Olivier Chartrain
×