Jeudi, 26 Mars, 2020

Confinement des mots imposés

La chronique de Francis Combes et Patricia Latour.

En ces temps de coronavirus, le premier mot qui nous est imposé est bien ­évidemment « confinement ». Du latin « fines », limites, frontières (de l’empire). Ce sens est encore transparent quand on dit par exemple « cette attitude confine à la… ». Mot qui a évolué dans un sens pénal pour signifier « reléguer » (la relégation n’est pas loin de l’exil), puis « enfermer » et qui s’est généralisé.

C’est d’ailleurs un paradoxe saisissant de notre situation : la mondialisation, qui prônait la liberté des échanges et de la circulation, favorise aussi la circulation des virus et des maladies et conduit au rétablissement des frontières, à l’isolement des individus et à l’enfermement général. Autre expression, nouvelle celle-ci : « la distanciation sociale ». Rien à voir avec la distance énorme qui existe dans la société (même si on voudrait nous la rendre invisible) entre ceux d’en haut et ceux d’en bas. Rien à voir, non plus, avec ­Brecht et sa théorie de la distanciation au théâtre. En allemand Verfremdungseffekt, qu’on pourrait aussi traduire par « étrangéisation ». Pour lui, il s’agissait de rendre, par la parabole et le jeu des acteurs, étrange ce qui est devenu si familier qu’on ne s’en étonne plus, comme l’injustice sociale et l’exploitation. Aujourd’hui, la « distanciation sociale » désigne le mètre minimum de sécurité à respecter entre les individus. Un peu comme la limite de courtoisie qui était déjà recommandée devant certains guichets, à la banque par exemple.

Autre mot nouveau : « présentiel ». Le mot semble apparu dans le milieu de la formation, pour distinguer les formations à distance (via Internet) des formations où enseignants et enseignés sont physiquement en présence. C’est un mot qui s’est aussi répandu dans le jargon du bureau. Il ne suffit pas de dire : « Il faut qu’on se voie », pour être compris. Puisqu’on peut toujours se voir à distance. Pour se voir « en vrai », il convient de préciser « en mode présentiel ».

C’est justement cette vie sociale « présentielle » dont l’absence nous est aujourd’hui particulièrement difficile à supporter. Il suffit d’ailleurs d’en être privé pour en ressentir toute l’importance… Pourtant, nous ne sommes pas prêts à nous enfermer dans des bulles et à ne communiquer avec les autres qu’à travers des écrans.

Rien ne peut remplacer le contact humain et la vie réelle. La situation que nous vivons peut donner raison à Bertolt Brecht : «  Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise. »

Francis combes et Patricia latour
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