Manifestation, à Paris,le 6 février 2020, contrela réforme des retraites.Guillaume Clément
Manifestation, à Paris,le 6 février 2020, contrela réforme des retraites.Guillaume Clément
Mercredi, 26 Février, 2020

Démocratie. Réforme des retraites : le gouvernement fait-il preuve de violence politique ?

 Le pouvoir se prépare à un passage en force à l’Assemblée nationale après avoir joué un bras de fer musclé avec les organisations syndicales.
Pierre Dharréville Député PCF des Bouches-du-Rhône, Clémentine Autain Députée FI de Seine-Saint-Denis et  Benjamin Amar Membre de l’U.D. de la CGT Val-de-Marne

L’histoire d’une spoliation


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Pierre Dharréville Député PCF des Bouches-du-Rhône

Tout avait commencé en douceur, non ? Un haut-commissaire assurait la promotion de la grande idée du maître : un nouveau système de retraite pour supplanter l’ancien. Un nouveau système qui mettrait fin aux insupportables privilèges et à l’illisibilité. Et de discuter avec les uns et les autres, sans jamais trop en tirer de conclusions. C’était tactique, mais comme une hésitation se faisait sentir dans la majorité, qui repoussait l’échéance, puis finissait par se décider à des annonces.

Il se confirma lors du discours du premier ministre que nul n’avait été écouté. Au point que des syndicalistes se sentirent humiliés : certitude d’avoir été promenés, abusés, trompés. Tout cela ne servait qu’à faire semblant pour préparer l’opinion. Ce n’était pas une nouveauté : la pratique macronienne du dialogue social a été inaugurée dès le début du mandat avec les ordonnances sur le travail.

Face au mouvement social, face aux grèves, face aux mobilisations, le pouvoir a choisi de faire le dos rond, d’attendre que ça passe. Toujours le même mépris. La négation de l’autre. Ne pas entendre, ne pas voir, ne pas considérer… Et plus : stigmatiser, discréditer, réprimer. Qu’est-ce qui a été vraiment entendu de la colère, du rejet, des revendications, des propositions ? Quelques reculades en demi-teinte pour essayer de désamorcer des mobilisations en divisant. Mais, percluses de faux-semblants, les manœuvres ont échoué.

Cette violence symbolique, c’est aussi l’histoire d’une spoliation : ils n’inventent rien en volant les mots du progrès social et de l’émancipation humaine, mais ils le font. À les écouter, leur projet réunit toutes les vertus : ils n’en assument pas vraiment la philosophie et les effets. Et nous voici en permanence ainsi blousés : sur leurs actes, ils mettent nos mots. Que nous reste-t-il si nous n’avons même plus les mots ?

Mais le pays accepte-t-il encore le bluff ? S’il agit de la sorte, c’est que le pouvoir n’est pas si tranquille. C’est pourquoi il veut rapidement passer à autre chose. Il dépose le texte devant l’Assemblée, en procédure accélérée. Un texte de cette ampleur, dans un tel contexte. Un texte bardé d’ordonnances qui sont autant d’injonctions faites au Parlement de renoncer à exercer son pouvoir. Une commission spéciale est mise en place dont on sait qu’elle n’aura pas le temps de terminer ses travaux ; ceux-ci sont interrompus sans être allés à leur terme ; la discussion n’a pas donné lieu à beaucoup de réponses aux questions. Le temps prévu en séance publique est tout aussi insuffisant. Il faut donc légiférer sous la menace du 49-3. Les protestations peuvent se répéter, le gouvernement a décidé d’en faire peu de cas, même lorsqu’elles viennent du Conseil d’État. Une violence contre le Parlement. Et donc une violence contre la démocratie, c’est-à-dire contre le peuple.

Cette attitude forcenée, ce choix du coup de force, ce refus de discuter si peu que ce soit, ces insultes à nos intelligences, c’est la marque d’un pouvoir aux accents autoritaires, qui ne supporte pas qu’on le contredise et qu’on lui résiste, qui ne supporte pas qu’on mette en cause sa pensée. Cette volonté de domination se double d’une volonté d’humiliation : n’est-ce pas un des sommets de la violence ?

La règle d’or au mépris de la vie


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Clémentine Autain  Députée FI de Seine-Saint-Denis

Avec le projet de loi sur les retraites, la violence exercée par le gouvernement est d’abord démocratique. Emmanuel Macron se révèle en digne héritier de Margaret Thatcher : son libéralisme économique décomplexé s’accompagne d’un contrôle social renforcé dans les politiques publiques et d’une forme autoritaire d’exercice du pouvoir.

Quand la colère sociale s’exprime, et on l’a bien vu avec la séquence des gilets jaunes, la Macronie ne lésine pas pour s’en prendre, par diverses formes, à celles et ceux qui contestent. Les violences commises par certains policiers restent impunies, elles semblent ainsi encouragées. Le mouvement sur les retraites n’échappe pas à cette volonté de mépriser, empêcher, pénaliser les contestataires. Le droit de manifester dans notre pays est de fait mis à mal, alors que la mobilisation, inédite par sa durée et son ampleur, entre en écho avec la majorité des Français, opposés à la réforme des retraites.

Qu’importe, le sommet de l’État est prêt au coup de force. Les syndicats, les économistes ou les Rosie peuvent s’époumoner, rien ne semble ébranler LaREM. C’est une violence à l’égard de tous les cadres de médiation de la société. Face à autant de catégories sociales, des agents de la SNCF aux avocats, des enseignants aux rats de l’Opéra, des sapeurs-pompiers au personnel hospitalier, exprimant pacifiquement, démocratiquement, leur colère, l’inflexibilité du gouvernement frappe la société elle-même. Elle abîme violemment les mécanismes de compromis qui permettent de maintenir une cohésion républicaine. Alors que le recours au référendum eut été une porte de sortie de crise juste et légitime, l’hypothèse du recours à un 49-3 est sur la table, et peut-être de façon imminente.

Si l’attitude du gouvernement sur les retraites est une violence, c’est aussi par ce qu’elle induit comme normes et réalités sociales. Alors que le régime actuel ne court pas à sa perte financièrement et que des marges sont disponibles pour abaisser le temps passé à travailler, pour améliorer le niveau des pensions, le gouvernement s’embourbe dans son obsession de la règle d’or au mépris de la vie. Il aurait fallu partager les richesses, mettre à contribution les revenus du capital, mais ce choix ne rentre pas dans le cadre technocratique et comptable de la Macronie, soumise aux impératifs de la compétitivité et des intérêts de la finance.

En allongeant la durée au travail et en programmant la baisse des pensions, LaREM malmène la vie du grand nombre. Je pense par exemple aux égoutiers. Leur espérance de vie est terriblement inférieure à la moyenne des Français. Or, avec le régime « universel » par points, les égoutiers devront travailler au moins dix ans de plus qu’aujourd’hui. Le cas des égoutiers est dramatique.

Mais, si on songe à toutes les personnes qui ont des métiers pénibles physiquement, moralement, usants dans la durée, et qui demain devraient choisir entre travailler plus longtemps ou s’accommoder d’une pension de misère, on se dit que la violence est, de fait, inscrite dans la loi. Elle est sociale par l’injustice qu’elle aggrave. Elle est une violence sur les corps. Je pense aux mots d’Édouard Louis, dans son récit bouleversant Qui a tué mon père ? : « L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. »

Une régression sociale

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Membre de l’U.D. de la CGT Val-de-Marne

À bien des égards, l’attitude de la Macronie tout entière au sujet de la réforme des retraites nous renvoie aux mots introductifs de la première des Catilinaires de Cicéron : « Jusqu’à quand enfin, Catilina, vas-tu abuser de notre patience ? Combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur ? Jusqu’où s’emportera ton audace effrénée ? » N’en déplaise à monsieur Macron, qui, dès lors qu’on pointe les dysfonctionnements démocratiques et l’offensive antisociale qui suintent de sa politique scélérate, nous fait l’injonction d’aller voir chez Bachar Al Assad, comme si cet argument d’autorité suffisait à clore le débat : oui, le gouvernement fait montre d’une violence politique et sociale exacerbée au sujet de cette contre-réforme inique des retraites.

Pour bien saisir l’ampleur du désastre, il faut distinguer le fond de la réforme et la stratégie choisie pour l’imposer. En ce qui concerne le contenu de la réforme, après presque trois mois de mobilisations, le fard grotesque des manipulations grossières de la majorité a été démasqué de longue date aux yeux de l’opinion. La réforme était soi-disant « bonne pour les femmes », « porteuse de justice sociale et d’équité » : autant d’éléments de langage absurdes, répétés comme des mantras creux qui prêteraient à rire si les conséquences sociales n’étaient pas dramatiques. Mais le camp des opposants à cette régression sociale, CGT en tête, a décrypté les mensonges. Cette réforme est encore plus terrible et violente socialement pour les femmes, à qui elle supprime les trimestres par enfant. La règle de la prise en compte de toute la carrière s’avère totalement régressive pour tous les salariés. Les professions pénibles vont, elles aussi, payer très cher l’addition. Le cas le plus odieux étant celui des égoutiers, qui ont dix-sept ans d’espérance de vie en moins que la moyenne en France et qui, dans le système actuel, partent à 52 ans. Si la réforme passe, ils partiront à 60 ans au mieux : pour eux, ce sera le retour de la retraite des morts !

La violence passe par le mépris : après avoir menti éhontément (souvenez-vous Sibeth Ndiaye, au sujet du malus limité à deux ans), la majorité revient en permanence sur ses maigres engagements. Ainsi, après avoir promis une indexation du point sur les salaires, le gouvernement nous sort finalement un « revenu d’activité » aussi fumeux que la brume écossaise, en nous précisant qu’il faudra le calculer plus tard ! Même la députée LaREM du Bas-Rhin, Martine Wonner, s’est écriée « qu’il n’est pas possible de se prendre ainsi les pieds dans le tapis tous les jours » ! La majorité perd des députés en continu, les deux tiers des Français soutiennent la mobilisation et veulent un référendum. Pour la bataille de l’opinion, la messe est dite. Et les opposants à la réforme l’ont gagnée.

Faute de pouvoir convaincre, les macronistes sont décidés à vaincre. Pour cela, ils ont d’abord pratiqué un « dialogue social » à la hussarde, en plaçant des sens interdits partout, comme sur le rond-point dans le film de Jacques Tati. Le dernier exemple étant celui de la conférence de financement, où les seules options autorisées sont la baisse des pensions ou l’allongement de la durée de cotisation, rejetant toutes les pistes solidaires de la CGT (égalité salariale femmes-hommes, élargissement de l’assiette aux dividendes, à l’épargne salariale, la participation et l’intéressement). Désormais, la volonté de passer en force se cristallise sur la menace de plus en plus imminente du 49-3, en prenant comme prétexte le prétendu trop grand nombre d’amendements à gauche. Comme si le temps parlementaire était superflu, alors que, cet automne, messieurs Macron et Le Maire ne cessaient de répéter ad nauseam qu’on avait tout le temps et que rien ne pressait.

Le dernier étage de la fusée de la violence macroniste concerne bien sûr la répression antisyndicale qui s’abat sur les grévistes et les militants. La direction de la RATP, aux ordres, en a été le fer de lance, multipliant les sanctions en particulier sur le dépôt de Vitry, où 4 cégétistes – François, Yassine, Patrick et Alex – sont convoqués les 5 et 6 mars à un conseil de discipline. Il y a aussi la situation de Sophie et Christelle, militantes CGT travaillant en crèche dans le Val-d’Oise, convoquées pour avoir témoigné dans un documentaire. La liste est longue confirmant la fuite en avant de l’attelage entre majorité et patronat pour obtenir au forceps le démantèlement du système de retraite hérité de la Résistance. Mais la bataille est loin d’être finie. Après les mutilations insupportables subies par les gilets jaunes dans leurs cortèges, la violence protéiforme du macronisme s’enracine. Elle est sociale, politique, parfois symbolique, ou au contraire très concrète. Elle cache de plus en plus mal le malaise et la fébrilité des premiers de cordée, conscients que, quoi qu’il advienne, le coût politique, pour eux sera, terrible.

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