Liv Sansoz : « Si je regarde mes montagnes, j’ai envie de pleurer »

À l’initiative du site indépendant Neufdixième, des sportifs de haut niveau pratiquants de sports extrêmes et de nature se sont prêtés au jeu du choc des photos sans oublier les mots. Objectif : montrer que les paysages naturels où ils exercent leurs talents ne seront bientôt plus qu’un terrain vague de souvenirs. Liv Sansoz, championne du monde d’escalade, a été de ceux qui ont accepté le projet « Une bouteille à la mer ». Entretien.
 
Pourquoi avoir accepté ce projet de photos, somme toute marquant ?
 
Il y a de nombreuses raisons. Mais la première est que je soutiens beaucoup d’associations autour de la protection de l’environnement. Lorsque l’on m’a demandé si je voulais participer au projet « Une bouteille à la mer », très naturellement, j’ai dit oui, sans hésiter. Communiquer, sensibiliser les gens sans donner de leçon, c’est quelque chose d’important.
 
Climat, pollution, sont-ce des réalités tangibles pour vous ?
 
Oui, forcément. Depuis une dizaine d’années, j’ai assisté à la réduction des glaciers. Les départs d’escalade se font de plus en plus haut. Mais il y a aussi d’autres phénomènes, comme ces grosses variations de température en hiver. Un jour il neige, le lendemain on prend dix degrés. Il y a ces tempêtes à répétition que l’on ne voyait que très rarement. Enfin, comme si cela ne suffisait pas, l’été, avec la multiplication des canicules, les éboulements deviennent plus fréquents (sur la face ouest des Drus à Chamonix – NDLR).
 
Il y a deux ans, vous me disiez avoir changé vos habitudes dans vos voyages à l’étranger. Est-ce toujours le cas ?
 
J’essaie toujours de faire attention à certaines choses. Évidemment, le transport en fait partie. Pour mes déplacements quotidiens, j’ai pris l’habitude de prendre mon vélo quand je suis dans la vallée de Chamonix, et ce, même pour aller escalader. Il m’arrive maintenant de refuser certains voyages pour des événements même si mon sponsor principal me le demande. Enfin, le principe que je me suis imposé est de ne plus réaliser qu’une expédition lointaine tous les deux ans.
 
Est-ce que votre discours passe auprès des Chamoniards et de tous ceux qui pratiquent votre discipline ?
 
Je vois de plus en plus de montagnards impliqués dans la lutte contre le réchauffement et surtout des jeunes skieurs ou snowboarders qui refusent dorénavant d’aller, par exemple, en Alaska en avion ou en hélicoptère. Ils osent aujourd’hui dirent non à des productions de films qui leurs proposent pourtant de superbes voyages.
On a le sentiment que cette prise de conscience touche dorénavant toutes les disciplines. Romain Bardet, cycliste professionnel sur route, qui était en Australie au moment des grands incendies, a expliqué que, même dans son sport, on ne pouvait plus faire l’autruche.
Toute personne qui peut avoir un impact sur sa communauté, quelle qu’elle soit, doit agir et prendre la parole. Mais ce discours doit aller au-delà, il faut que les sponsors, les équipes et, à une autre échelle, les politiques entendent ce que l’on a à dire.
 
Justement, comment cela se passe-t-il avec vos sponsors ?
 
Mon sponsor a décidé cette année de retirer le plastique de nos casques. En faisant cela, c’est déjà plusieurs tonnes de plastique en moins à produire ou à retraiter par la suite. Cela veut dire que si les athlètes demandent aux marques de faire un effort, c’est possible. Mais il faut aussi que les consommateurs suivent et imposent aussi leur volonté. Reste enfin notre pouvoir de citoyen. Nous devons imposer à nos maires, à nos élus de faire les bons choix pour l’environnement. Cela passe par le vote.
 
Vos montagnes, quand vous les regardez aujourd’hui, que vous racontent-elles ?
 
Si je les regarde, j’ai envie de pleurer. Nous sommes au mois de février et tous les arbres devraient être recouverts de neige. Or, la vue que j’ai sur l’aiguille du Goûter, sur les rochers, les arêtes rocheuses, les sapins, est triste à mourir : tout est noir.
 
Entretien réalisé par Eric Serres
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