Le style Claire Bretécher : du spontané et de la surprise, de l’humour et du trash. Alain Benainous/Gamma-Rapho
Le style Claire Bretécher : du spontané et de la surprise, de l’humour et du trash. Alain Benainous/Gamma-Rapho
Mercredi, 12 Février, 2020

Disparition. « Si ça se trouve, on s’rait belles on s’ferait chier »

Pionnière dans un monde d’hommes, caustique et percutante, la scénariste-dessinatrice de BD et peintre Claire Bretécher s’est effacée à 79 ans. Elle laisse une œuvre féministe, rebelle jusqu’au bout des crayons.

« Si ça se trouve, on s’rait belles on s’ferait chier », Agrippine. « Mon tricot, il ne me quitte jamais… Il m’aide à m’abstraire du réel et à atteindre ainsi le Nirvana », les États d’âme de Cellulite. « -C’est un garçon – Ah bon ? J’avais prévu une fille… », les Mères. « Non ! Je suis contre les contrats, je ne veux pas lier les gens contre leur gré… », les Frustrés. « Ce n’est pas parce que je suis paranoïaque que tu n’es pas contre moi », la Vie passionnée de Thérèse d’Avila… Après cinquante ans de bande dessinée, l’irrévérente Claire Bretécher s’est définitivement effacée à 79 ans. « Avec une profonde tristesse », son éditeur Dargaud a salué cette « observatrice détachée (vraiment très détachée) de son époque », qui en croquait « les travers avec une immense autodérision ».

Curieuse, la jeune Claire, née à Nantes en 1940, est très vite happée par Paris après avoir abandonné les Beaux-Arts et un père violent. Grâce à Tintin, Spirou, puis Pilote, elle va claquer définitivement la porte à une éducation bourgeoise et quinze ans d’école de bonnes sœurs. C’est l’époque où les périodiques destinés à la jeunesse se transforment en revues. Ces journaux graphiques vont grandir avec elle. La bande dessinée mûrit, le public adulte répond présent, Claire Bretécher s’engouffre avec bonheur dans la satire sociale. Pour Pilote, elle crée, en 1969, la princesse Cellulite, nez en grosse trompette, longs pieds et deux macarons en guise de coiffure, bien avant la princesse Leia… Le grand patron et père de tous les scénaristes, René Goscinny, l’accueille chaleureusement : « La belle fée avait pour nom Claire Bretécher, et, en quelques coups de son crayon magique, elle transforma ce qui aurait pu être doux et fade en quelque chose de relevé, d’appétissant, et d’incroyablement farfelu », écrit-il dans son introduction aux États d’âme de Cellulite (1972). La voici seule femme intégrée dans une rédaction d’hommes. «  Être femme n’a certainement pas été un handicap pour m’imposer dans le milieu de la BD, racontera-t-elle plus tard dans l’Humanité. Mais être seule au milieu d’un groupe de garçons, c’était moins évident. »

« La meilleure sociologue de l’année » selon Roland Barthes

Pas de quoi freiner sa création ou ses piquants dialogues. Cette même année 1972, elle va créer le mythique l’Écho des savanes, avec Marcel Gotlib et Nicolas Mandryka. La première planche des Frustrés germe un an plus tard. Ses anti-héros seront publiés chaque semaine dans le Nouvel Observateur, offrant une tribune bien plus large à l’autrice. Une chronique moqueuse des intellos-gauchos-bourgeois de l’époque, des cadres stressés qui jouent les mondains détachés à l’apéro, ratiocinent affalés dans des canapés. On croirait les cases dessinées à main levée, organisées classiquement, découpées régulièrement. Le dessin semble simple. Mais le trait est trompeur : épuré, mais efficace, le crayonné crée toujours du mouvement malgré des pages bavardes. Les mots truculents sont choisis, piqués aux copains, transformés par l’autrice : le sabir Bretécher sonne plus vrai que nature. Du spontané et de la surprise, de l’humour et du trash, des femmes à poil et des hommes bedonnants, du vivant et du quotidien. C’est la consécration quand le sémiologue Roland Barthes l’étiquette « meilleure sociologue de l’année » en 1976. « C’est n’importe quoi ! » aurait riposté la dessinatrice. Grande bouche, mais pas fanfaronne la Bretécher !

Plus tard, il y aura Agrippine, une nouvelle série parodique où l’héroïne est une ado portant le doux nom de la célèbre empoisonneuse de la Rome antique. À nouveau, Claire Bretécher invente sa langue, joue du verlan – tous les hommes croisés par la jeune fille en fleur sont des « gnolguis » (guignols) –, surenchérit sur le parler ado ou la préciosité du langage adulte, s’amuse avec les titres d’album, comme Agrippine prend vapeur.

Dans Agrippine, les Frustrés, les Mères, Docteur Ventouse bobologue… Claire Bretécher bricole avec les tics et les tocs de ses personnages. Effrontée à la langue pendue, la féministe n’aura pourtant jamais joué les militantes. «  Sur les femmes en général et le féminisme… Toutes ces illusions en iste commencent à devenir un peu fatigantes. Je suis ravie que de jeunes générations prennent la relève », affirmait-elle, toujours dans nos colonnes, se prêtant au jeu de l’abécédaire, à la lettre F comme… Femmes. Grand Prix spécial d’Angoulême en 1982, artiste et peintre consacrée par une exposition à Beaubourg en 2015, Claire Bretécher n’en reste pas moins un symbole pour toute cette relève qui apprenait hier son décès. « Ma mère spirituelle nous a quittés ce matin, twittait Catel, l’autrice des romans graphiques Olympe de Gouges et Ainsi soit Benoîte Groult. Reine de la bande dessinée et modèle d’émancipation pour des générations, je la garde dans mon cœur et mon crayon. » Pour Pénélope Bagieu, « c’était une rock star ». Sur les réseaux sociaux, la récente lauréate du prestigieux Eisner Award raconte : « Évidemment, je me souviens surtout avoir pleuré de rire en lisant Cellulite et Agrippine enfant, et m’être dit : “elle, c’est la seule dame qui fasse de la BD.”  Aujourd’hui, les autrices mettent en commun leur expérience, on est fédérées… » Pas de souci, la relève s’est émancipée…

Kareen Janselme
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