Mercredi, 26 Février, 2020

Éditorial. Le fort et le faible

L'éditorial de Sébastien Crépel.  Dans la Ve République, l’opposition ne tire sa force que de la faiblesse du camp majoritaire. Invoquer une quelconque obstruction, c’est donc mettre en évidence l’inconsistance de la position du pouvoir. Voilà ce qui motive la tentation du 49-3.

Remettons les choses dans l’ordre : dans le régime constitutionnel en vigueur dans notre pays, le rapport qui unit gouvernement et Parlement et, au sein de ce dernier, majorité et opposition est sans ambiguïté aucune celui du fort au faible. Il est donc faux de faire croire qu’une trentaine de députés communistes et insoumis disposeraient à eux seuls du pouvoir de mettre à genoux tout un Hémicycle, au point de contraindre le premier ministre à recourir à l’arme ultime du 49-3.

Ce n’est pas l’opposition qui fixe l’ordre du jour du Parlement, ni à elle qu’appartient le pouvoir d’actionner le couperet de l’article 40 de la Constitution qui s’abat sans recours sur les amendements jugés « irrecevables ». Ce n’est pas l’opposition qui peut demander une seconde délibération aux députés quand la première ne lui plaît pas ; ce n’est pas elle non plus qui peut changer l’ordre d’examen d’un texte en « réservant » certains articles à plus tard. Face à l’omnipotence du camp majoritaire, les élus d’opposition n’ont pour seules armes que leur droit d’amendement. Contester ce droit, ou vouloir dicter les bonnes manières de l’exercer, cela revient à nier l’existence d’une opposition. Autant gouverner par décrets et ordonnances – c’est d’ailleurs ce que veut l’exécutif –, si le Parlement est une fiction.

Aux ministres et à leurs soutiens qui, s’ils sont solides dans leurs arguments, n’ont a priori rien à craindre des offensives d’une opposition de toute façon minoritaire, il n’est demandé qu’un peu de patience. Sauf si le pouvoir se sait à ce point en difficulté qu’il redoute de céder. Car en quoi serait-ce déraisonnable de débattre quelques semaines de plus d’une réforme « inédite depuis 1945 et destinée à transformer pour les décennies à venir » notre système social, selon les mots du Conseil d’État, plutôt que de tout expédier avant les élections municipales ? Dans la Ve République, l’opposition ne tire sa force que de la faiblesse du camp majoritaire. Invoquer une quelconque obstruction, c’est donc mettre en évidence l’inconsistance de la position du pouvoir. Voilà ce qui motive la tentation du 49-3.

Par Sébastien Crépel
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