Jeudi, 26 Mars, 2020

Essai. Histoire et actualité des Lumières « par en bas »

Les pirates des Lumières ou la véritable histoire de Libertalia Un activiste des Lumières : le destin singulier de Benjamin Lay David Graeber Marcus Rediker Libertalia, 240 pages, 18 euros Seuil, 288 pages, 22,50 euros
Deux ouvrages, l’un de l’anthropologue David Graeber sur l’utopie de Libertalia et l’autre de l’historien Marcus Rediker sur Benjamin Lay, reviennent aux sources.

Comme l’explique David Graeber dans la préface consacrée à la traduction française de son ouvrage, l’occasion de publier « la véritable histoire » de l’utopie pirate de Libertalia chez Libertalia était trop belle. Belle aussi l’initiative de l’éditeur d’accueillir en son repère de flibuste littéraire et historique l’ouvrage de l’anthropologue et historien américain connu notamment pour son engagement dans le mouvement Occupy Wall Street. « Je vais vous raconter une histoire de magie et de mensonges, de batailles navales et de princesses enlevées, de révoltes d’esclaves et de chasses à l’homme, de royaumes de pacotille et d‘ambassadeurs imposteurs, d’espions et de voleurs de joyaux, d’empoisonneurs et de sectateurs du diable et d’obsession sexuelle, toutes choses qui participent des origines de la liberté moderne », explique l’anthropologue américain pastichant le style des romans de piraterie.

Autre dépaysement, le lecteur est conduit à se défaire de certaines idées toutes faites sur les origines de la démocratie moderne l’attachant au nom des « grands auteurs » ainsi qu’à celui des seuls cercles de la bourgeoisie éclairée du XVIIIe siècle. C’est la thèse centrale de Graeber. Entre imagination et réalité, c’est dans les marges des communautés pirates de Madagascar que certaines des idées politiques les plus radicales des Lumières ont pris leur essor, idées qui éclairent encore aujourd’hui le chemin de l’émancipation humaine.

Celles-ci apparaissent à l’arrière-plan de l’histoire de la communauté des Zana-Malata, descendants de groupes de pirates et de populations autochtones installés sur la côte nord-est de la grande île de l’océan Indien située au large de l’Afrique, l’écho de cette expérience historique se retrouvant dans les chroniques de l’époque.

Une histoire des idées démocratiques modernes « par en bas » donc, soulignant la dialectique sociale et culturelle qui les engendre dans l’interaction d’idées et de traditions à la fois européennes et malgaches, au féminin et au masculin, dans le contexte du bouleversement historique de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle.

Autre figure des Lumières « par en bas », celle de Benjamin Lay, à laquelle l’historien Marcus Rediker consacre une biographie publiée aux éditions du Seuil. Suivant les traces de ce quaker radical né en 1682 en Angleterre et parti vivre en Pennsylvanie après le choc décisif de sa rencontre, en tant que marin, de la réalité de l’esclavage et du commerce triangulaire, c’est toute une époque qui s’aperçoit, avec ses idéaux mais aussi ses faiblesses et ses antagonismes internes. Époque dont l’auteur montre de manière très convaincante le lien avec les Révolutions anglaises de la seconde moitié du XVIIe siècle. Une époque aussi habitée par la pensée d’hommes et de femmes en lutte que trop souvent ignore ou oublie la grande histoire (1). Dans ce contexte, Benjamin Lay, pionnier de la lutte antiesclavagiste, des idées démocratiques et du féminisme, détonne. Une histoire qui parle également de notre temps en soulignant le rôle essentiel des mobilisations souterraines ainsi que des consciences singulières non seulement du panthéon des grands auteurs mais aussi « en bas », dans les masses, dans les progrès de l’histoire humaine.

(1) Lire l’entretien dans l’Humanité dimanche du 5 novembre ainsi que la table ronde de l’Humanité du 8 novembre 2019.
Jérôme Skalski
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