Photo Julien Jaulin
Photo Julien Jaulin
Jeudi, 20 Février, 2020

À Grigny, les habitants exigent une seule chose : « la République »

Chômage de masse, logement indigne, services publics fermés : dans la ville de l’Essonne, le sentiment d’abandon et la tentation de l’abstention restent forts. Mais le combat quotidien mené par la municipalité pour faire vivre les solidarités commence à porter ses fruits.

A la Grande Borne, ce vaste ensemble d’immeubles géométriques tout en courbes, les habitants appréhendent sans illusions les élections municipales. Lassés par le statu quo économique qui prévaut dans la ville de Grigny (Essonne), ravagée par les politiques d’exclusion d’État, beaucoup sont désabusés. « À quoi ça sert d’aller voter, franchement ? » interroge Patrice, 60 ans, salarié de l’Urssaf. « Que peut réellement le maire pour changer les choses ? » Dégoûté, frustré, il signe tout de même la pétition lancée par les militants communistes pour obtenir l’ouverture d’un bureau de poste à la Grande-Borne. Sans vraiment y croire. « Pfff… C’est même plus un service public, La Poste ! Les gouvernements successifs ont tout privatisé et répètent que nous coûtons trop cher. C’est déconnecté de la réalité : 5 euros en moins d’APL, ce n’est pas rien ! Ma voisine vient souvent me demander 20 balles pour finir le mois. »

Au marché, les habitants font leurs courses au milieu des étals, certains s’arrêtent quelques minutes pour papoter avec les élus communistes, tracts à la main pour la campagne du maire PCF sortant, Philippe Rio, candidat à sa réélection. Dans les allées, on croise des personnes aux quotidiens difficiles, usants. Jeanne, 73 ans, surnommée Bibiche dans le quartier de la Grande-Borne où elle vit depuis trente-huit ans, est de ceux-là. « Je ne vis pas, je me prive de tout, je compte le moindre sou, confie pudiquement cette retraitée, qui touche 595 euros par mois. Pour manger, je vais aux Restos du cœur. Devoir tendre la main après avoir travaillé toute ma vie, c’est dur. »

« les gens s’aident beaucoup »

Cette ex-salariée de la Sécurité sociale, autrefois battue par son conjoint, poursuit : « Dans mon appartement, tout est délabré, pourri. Mes proches me conseillent de partir mais je ne pourrais pas vivre ailleurs : les gens s’aident beaucoup. Et puis, la mairie fait de bonnes choses pour nous, les pauvres. Dieu sait que nous sommes nombreux ! » Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à Grigny, 44,8 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, un pourcentage bien plus élevé que la moyenne nationale, selon l’Insee (14,7 %). Quant au revenu médian annuel des habitants de cette ville, il est estimé à 13 095 euros, quand il s’élève à 22 522 euros au niveau régional.

C’est dire si l’accès à l’emploi revient dans toutes les bouches. « Les enfants nés ici ne trouvent pas de boulot, regrette une mère de famille, locataire dans cette ville depuis 1980. Heureusement, des gens réussissent, mais la plupart des jeunes galèrent. On veut du travail pour qu’ils ne tombent pas dans la drogue. » Avec un taux de chômage de 30 %, l’inactivité ronge la vie sociale. Mais comment sortir de cette spirale infernale ? À qui s’adresser ? Élus communistes et associations orientent les privés d’emploi vers le centre de formation et de professionnalisation basé à Grigny. Pour Seynabou Diarra, militante associative au sein du Collectif Fraternité et militante communiste, « les femmes et les jeunes sont les premiers à souffrir du chômage. La plupart ne connaissent pas leurs droits, nous faisons le maximum pour les informer ».

LE maire seul interlocuteur

L’autre grande préoccupation des habitants, c’est le logement. La Grande-Borne et Grigny-2, c’est respectivement 3 500 logements sociaux et une copropriété privée dégradée d’environ 5 000 appartements. Au marché, Déborah, aide-soignante à temps partiel, mère de quatre enfants, fait part aux communistes de ses difficultés : son dossier pour obtenir un habitat social est en attente depuis trois ans. « Les gens ont tendance à penser que le maire peut tout. Ils se tournent vers lui parce que c’est leur unique interlocuteur politique », sait bien Yveline Le Briand, adjointe PCF au maire de Grigny déléguée à la vie de quartier. Ils concèdent que les électeurs sont « difficiles » à mobiliser. Amadou Deme, coordinateur de la campagne du candidat communiste, explique : « Les gens réclament de l’emploi, un logement, de la formation pour pouvoir vivre tranquillement. Mais les réformes du gouvernement les frappent de plein fouet, surtout dans les quartiers populaires. » « Ces renoncements alimentent une défiance à l’égard de la classe politique, poursuit-il. Malgré tout, on se bat sur le terrain, on va au contact des gens. Notre principale bataille, c’est contre l’abstention. » D’une élection à l’autre, cette dernière tutoie des sommets dans ces quartiers. à Grigny, elle s’élevait à 51,15 % en 2014.

Face au profond malaise, les communistes s’échinent à expliquer les avancées sociales arrachées. Ils insistent sur la création de la cité éducative, la rénovation urbaine lancée dans Grigny-2 et la Grande-Borne, la baisse des prix d’inscription au sport pour la jeunesse, la création du centre de santé – seul recours pour les classes populaires dans une ville longtemps marquée par un désert médical. « Il n’y avait pas un seul gynécologue et pédiatre, alors que 700 nourrissons naissent chaque année dans la ville », explique Élisabeth Été, adjointe au maire en charge de la santé et des retraités. Aujourd’hui, deux gynécologues, trois dentistes et trois médecins généralistes sont présents. « C’est une bouffée d’oxygène pour les habitants. »

Les ascenseurs en panne

Malgré tout, élus, associations et habitants savent qu’un travail titanesque les attend. Ils connaissent bien les souffrances de leurs quartiers. Lors d’une « réunion d’appartement », organisée dans le salon de Raymonde Rogow, ancienne adjointe communiste au maire de Grigny, huit habitants de Grigny-2 ont eu l’occasion d’en discuter avec le candidat PCF, Philippe Rio. « Depuis six mois, l’ascenseur ne marche pas alors qu’un vieux monsieur est malade ! Les problèmes d’ascenseurs, c’est partout », lâche, agacée, une animatrice. Les autres opinent du chef. « On a obtenu de l’argent pour les rénover sur Grigny-2, c’est aux copropriétaires de lancer les marchés, répond l’édile sortant. Les travaux seront faits dans l’année à venir. Mais c’est une année de trop pour les habitants. » La discussion finit par dériver sur l’insécurité. Une femme dit soudainement : « Les jeunes détruisent tout ici. » Philippe Rio cite en exemple le déploiement d’une police municipale non armée et l’arrivée de « 15 policiers nationaux » dans Grigny. Toutes ces mesures vont-elles convaincre les foules d’aller voter ? Une habitante a sa petite idée : « Les gens risquent de rester chez eux, ils en ont marre de réclamer des droits élémentaires. Tout ce qu’on veut, c’est la République. »

 

Lola Ruscio photos julien jaulin
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