Jeudi, 26 Mars, 2020

Héros populaire, livre savant

Le Roman de Tyll Ulespiègle Daniel Kehlmann, traduit de l’allemand par Juliette Aubert Actes Sud, 416 pages, 23 euros
Avec Ulespiègle la traductrice reprend le patronyme attribué au personnage dans la première version française d’un livre paru entre 1450 et 1500.

Après de nombreux autres, Daniel Kehlmann s’approprie donc cette figure de farceur faussement naïf, que la légende fait apparaître au début du XIVe siècle en Allemagne du Nord. Mais c’est pour lui donner un sérieux coup de jeune. En renforçant son côté décalé et nomade, à l’échelle géographique et sociale. Et surtout en lui prêtant des interrogations d’aujourd’hui sur la littérature, la fiction et leur relation avec l’Histoire. Pour cela, il choisit de faire vivre son Tyll pendant la guerre de Trente ans (1618-1648), quand un conflit religieux tourna à l’affrontement politique et militaire après la défenestration de Prague . Au-delà de l’Allemagne, ce fut alors l’Europe entière qui s’embrasa. Tyll croise ici une foule d’autres personnages, réels et fictifs, et, lui-même, né d’une tradition orale, laisse entrevoir dans son sillage quelques grandes figures littéraires. La prose de Daniel Kehlmann se nourrit d’une quantité considérable de références. Comment, par exemple, ne pas reconnaître Fabrice à Waterloo, dans celui que l’Empereur mande sur le champ de bataille de Zusmarshausen, ultime engagement sur le territoire allemand avant la signature des traités de Westphalie, et qui ne comprend rien de ce qui se passe autour de lui ? Mieux même, s’avère incapable de dire cette incompréhension ? Et comment ne pas deviner Kehlmann, dans l’ombre du poète Paul Fleming (mort à Hambourg en 1640) évoquant les ressources de la langue allemande ? Ce nouveau roman savant, après les Arpenteurs du monde (2005), se présente aussi comme un essai de restitution historique, au sens où l’entendait Claude Simon dans le Vent. Tentative de restitution d’un retable baroque : « moins une restitution cohérente qu’une restitution à coups d’images ». Là encore, l’époque baroque, tel un espace privilégié d’interrogations actuelles. Avec son héros populaire, c’est un captivant roman d’aventures, intellectuelles par bien des côtés, que propose l’auteur allemand.

Jean-Claude Lebrun
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