Jeudi, 26 Mars, 2020

La chronique littéraire de Jean- Claude Lebrun. Ludovic Roubaudi Raconter et survivre

Nostra Requiem Ludovic Roubaudi Serge Safran Éditeur, 192 pages, 17,90 euros

À chaque fois que, dans un récit, l’on voit quelque personne en difficulté grave se tirer d’affaire par la seule magie de son verbe, le réflexe les Mille et Une Nuits fonctionne en référence première. Voudrait-on ne pas tomber dans cette sorte d’automatisme que l’auteur lui-même nous y incite. Au début de son livre il évoque un grand bazar, des épices, des moutons, des chameaux, des tapis : de toute évidence, son roman veut s’inscrire dans ce lignage. Sauf que le personnage central se prénomme Anton, son frère, Brubeck. Et que son maître, quand il part en ville apprendre le métier de peintre de pianos, s’appelle M. Panchewiack. Un jour il retrouvera celui-ci gisant inerte dans son atelier. Un pogrom était passé par là. Ce n’est plus l’Orient, mais la tradition yiddish d’Europe centrale qui se trouve maintenant convoquée. Son sens de la dérision fera bientôt merveille. Enfin un certain Spinoz, allusion transparente, comme Anton enrôlé de force dans l’armée, apporte au tout sa dimension philosophique. C’est à la confluence des trois sources que prend naissance ce séduisant roman.

Le verbe en sa puissance

Tel Candide, Anton flotte d’abord au gré des événements. Revenu à la ferme familiale après la mort de son maître, il entend chaque jour son père raconter des histoires aux allures de petits contes édifiants. Il ne sait pas encore que c’est ce bagage, constitué de paroles, qui plus tard va le sauver. Pour l’heure, le voici en ville, se retrouvant dans un établissement qui déploie devant ses yeux toutes sortes de charmes inouïs. Des hommes en uniformes clinquants l’y font beaucoup boire, puis apposer sa signature au bas d’une anodine feuille de papier. L’astuce est éculée, mais l’ingénu héros de Ludovic Roubaudi se retrouve à la caserne. Le pays, qui prépare une guerre, a besoin de massivement recruter, peu importent les moyens. À tout cela, Anton ne comprend rien. Ce pourrait être sa faiblesse : on ne pardonne pas dans l’armée le moindre soupçon de flottement. Ce sera sa force : désemparé, incapable de s’exprimer, il se raccroche aux histoires de son père et les raconte le soir, rassemblant peu à peu autour de lui les autres soldats. Assurant ainsi sa survie. Face au tumulte alentour, sa parole apparaît comme un môle apaisant. Le verbe en sa puissance. Tour à tour poétique et tragique, élégant et trivial, réaliste et suggestif, ce texte d’une forte originalité procure un considérable plaisir.

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