Mercredi, 25 Mars, 2020

La production de fruits et légumes en panne de mains d’œuvre saisonnière

 

 Tandis que les ménages ont stocké des pâtes et des conserves  afin de se prémunir contre le risque de pénurie alimentaire durant les longues semaines de confinement imposée par le coronavirus,  les fruits et légumes frais comme les fraises et les asperges de l’Hexagone et des pays concurrents se vendent beaucoup moins que prévu depuis plusieurs semaines. Au Chili,  les multiples productions fruitières et légumières destinées à l’exportation provoquent désormais des pénuries d’eau de plus en plus difficile à gérer. Les semaines à venir vont nous montrer à quel point la mondialisation des échanges, sur fond de concurrence exacerbée, est désastreuse pour l’agriculture comme  pour ceux et celles qui tentent d’en vivre en travaillant beaucoup.  

Dans son édition de mars, le mensuel « Réussir, fruits et légumes », rend compte  d’une rencontre qui s’est tenue à Agen entre des producteurs français de fraises et leurs homologues  espagnols et italiens. On y apprend que l’Espagne « devrait proposer une production de fraises en légère progression de 3 à 4% avec une gamme variétale comparable aux années précédentes». Du côté de l’Italie, « les surfaces sont stables au sud de la péninsule. Les zones de production du nord ont diminué leurs surfaces par manque de disponibilité de main-d’œuvre», écrit Guy Dubon l’auteur de l’article.

Cet article ayant été rédigé avant que l’on connaisse les conséquences du coronavirus sur l’économie  en Italie du nord, il convient de préciser que la cause de ce manque de main d’œuvre saisonnière était jusqu’à présent la suivante  en Italie : « Celle-ci, essentiellement originaire d’Europe de l’Est (Pologne, Roumanie) choisit désormais plus facilement l’Allemagne ». Ce qui fait dire au responsable français  des producteurs de fraises Xavier Mas : « La problématique main-d’œuvre est également récurrente en France. Elle est commune à tous les pays producteurs de fraises et devient un facteur limitant».

De l’appel aux « travailleurs détachés » à l’emploi des travailleurs clandestins 

La politique européenne  faisant appel aux « travailleurs détachés » venant des pays d’Europe centrale a tiré les salaires vers le bas  chez les travailleurs saisonniers. Car pour les « travailleurs détachés », les cotisations sociales sont alignées sur celles prélevées dans «le pays d’origine». Cette pratique  a été massivement utilisée en Europe de l’Ouest pour gagner en «compétitivité» dans le cadre d’une concurrence exacerbée ces dernières années. Ce recours est massif dans les serres de productions, mais aussi sur les chaînes de tri et d’emballage, dans les abattoirs et autres ateliers de découpe  des viandes bovines, porcines et de volailles. Ce recours aux « travailleurs détachés » a également favorisé l’embauche de travailleurs clandestins pour tenter de rester compétitif face aux plus compétitifs. 

Mais comme cela ne suffit pas, l’article de Guy Dubon nous informe aussi que, de manière unanime, les responsables des trois pays qui se sont rencontrés  à Agen, ont  «condamné les fraudes sur l’origine des fraises vendues dans leurs pays. L’Espagne doit faire face à des produits marocains, l’Italie à des fraises grecques, la France à la francisation des fraises espagnoles», a-t-on constaté lors de cette rencontre.

Au Chili on creuse des puits afin de nous vendre des avocats 

Ajoutons que les produits importés nous arrivent  souvent de très loin. Avec la mondialisation des échanges, et du fait de l’inversion des saisons de production entre l’hémisphère nord et l’hémisphère sud, la politique de l’offre  nous propose du raisin de table, des avocats et une multitude d’autres produits d’un bout à l’autre de l’année. Dans ce même numéro 403 de « Réussir, fruits et légumes » un dossier de deux pages rédigé par des journalistes chiliens de la revue « Redagricola »  explique que dans ce pays, qui exporte beaucoup de raisin de table, de pommes, de noisettes, d’olives et surtout d’avocats, on fait désormais migrer certaines productions du nord vers le sud car «dans un contexte de sécheresse prolongée, les vergers du nord sont eux de plus en plus dépendants de la ressource en eau avec une forte utilisation des puits».

Plus loin, on lit ceci dans ce même dossier: «Dans le tiers nord de la zone de production fruitière traditionnelle, la consommation d’eau de l’agriculture devra être réduite. Si les températures augmentent de 2°C, ce qui constitue un scénario très probable, la demande en eau augmentera de 12%, la maturité  des espèces fruitières avancera de six semaines, la baisse des rendements sera comprise entre 15 et 25% et le stress thermique affectera la qualité», nous disent des journalistes chiliens.

De gros conflits à venir sur l’usage de l’eau

Faut-il alors continuer d’acheter ces produits qui voyagent longuement sur des camions , des bateaux et à nouveau des camions avant d’arriver sur les étals de nos grandes surfaces  et qui vont priver la population chilienne de l’accès à l’eau dans quelques années ? Le moment est venu de se poser la question à la lecture de ce passage du même dossier paru ce mois-ci dans « Réussir, fruits et légumes » concernant le Chili, dont la situation fait penser à celle de l’Espagne que nous évoquions il y a deux jours :

«La pénurie croissante d’eau et l’augmentation des températures associées au changement climatique  font que la gestion des ressources en eau constitue l’un des principaux défis de l’arboriculture fruitière. L’expérience  des organismes d’irrigation de la région de Coquimbo, au nord de la zone fruitière du pays est instructive. Les agriculteurs souffrent des effets de la sécheresse depuis plus de dix ans ».

Le dossier se termine par cette note de la rédaction  de « Réussir, fruits et légumes»: « au Chili, la gestion de l’eau  est aux mains des propriétaires de « droits d’eau», qui sont acquis à perpétuité et peuvent être utilisés ou vendus librement. Aucun usage de l’eau prioritaire n’est défini par le Code de l’eau chilien, ce qui peut engendrer des conflits  entre différents usages de l’eau : consommation humaine, activité minière, agriculture…».

Comme les  mêmes causes provoquent  les mêmes effets, on notera ici que la surconsommation d’eau par des cultures destinées à l’exportation affecte déjà durement le Chili  comme l’Espagne. Et le pire est encore à venir pour ces deux pays.  

        

 
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