Joël Saget / AFP
Joël Saget / AFP
Mardi, 24 Mars, 2020

L'agriculture peut-elle relever les défis du coronavirus ?

Il n’y a pas eu de rupture durable dans les approvisionnements en alimentation en dépit de la ruée sur certains produits. Mais, entre la fermeture de certains marchés, celle des restaurants  et des cantines scolaires, le chemin qui mène de la fourche et la fourchette devient parfois impraticable. Certains produits frais sont de moins en moins commercialisés. Les syndicats paysans s’en inquiètent et le ministre de l’Agriculture et de l’alimentation  en appelle à une hypothétique « armée de l’ombre » pour venir aider les paysans.   

 

Le souci d’approvisionner les pays en nourriture, de pouvoir vendre ce qui a été produit en France, mais aussi de disposer de la main d’œuvre saisonnière pour préparer les productions qui seront récoltées à partir de la fin du printemps a été exprimé de diverses manières ces derniers jours par des syndicats paysans et par des structures interprofessionnelles de la chaîne alimentaire. 

Pour la Confédération paysanne, « il est important que soit mis en place un recensement de toutes les productions et les producteurs touchés par le ralentissement de l’économie, par des difficultés à l’export, l’arrêt de la restauration hors domicile et des cantines. Ce recensement doit tout d’abord permettre la prise en compte et l’indemnisation de toutes les pertes de production, et ensuite, il doit aider à réorienter rapidement vers de nouveaux débouchés qui répondent aux besoins du territoire selon un principe de solidarité  qui garanti aux paysan.ne.s une rémunération juste en évitant toute spéculation… ».

Les agriculteurs affiliés à la Confédération paysanne sont nombreux à pratiquer la vente directe  de tout ou partie de leur production en fruit et légumes, mais aussi en produits transformés, notamment laitiers. Or la fermeture de marchés locaux  de plein vent prive ces paysans de leur clientèle habituelle, ce  qui conduit à ne plus pouvoir commercialiser une partie sans cesse croissante de la récolte, surtout en produits frais. Parallèlement, on a pu constater que  certaines structures exportatrices étrangères, espagnoles notamment, bradaient aux grandes enseignes de l’Hexagone leur surplus de production en fraises, asperges et autres produits dont la consommation s’est réduite ces dernières semaines de l’autre côté des Pyrénées.

Pénurie de main d’œuvre dans des  exploitations spécialisées

Comptant de nombreux producteurs spécialisés en maraîchage et en arboriculture parmi ses adhérents, la FNSEA déclare dans un communiqué: « Aujourd’hui, alors que les récoltes débutent, que les semis des cultures de printemps ont commencé, les agriculteurs employeurs sont extrêmement préoccupés par la fermeture des frontières. Nous craignons que le besoin de main d’œuvre sur les exploitations agricoles de soit pas satisfait et que  et que les productions soient perdues. Ce serait une aberration dans le moment présent ».

Pour décrypter ce paragraphe, il faut savoir que l’Union européenne a fermé ses frontières communes pour lutter contre l’épidémie du coronavirus. Il faut aussi savoir que des pays comme l’Allemagne, l‘Italie et l’Espagne recourent beaucoup aux « travailleurs détachés »  des pays de l’Europe de l’est entré dans l’Union en 2004 et 2007. Par tradition, la France emploie beaucoup de saisonniers venant du Maroc. Ces derniers risquent de manquer cette année. Du coup, la FNSEA suggère  que l’on autorise « les élèves et étudiants des établissement agricoles qui le souhaitent à venir travailler de manière occasionnelle dans les exploitations agricoles».

De son côté, l’interprofession de la filière volailles et œufs indique dans un communiqué  que « les professionnels des espèces représentées (poulets, dindes, pintades, canards, palmipèdes à foie gras, poules pondeuses, lapins ) se sont organisés  de façon à assurer la continuité des activités en surmontant les aléas du contexte actuel (…)Tous les acteurs sont mobilisés, où qu’ils soient sur le territoire , depuis les zones les plus rurales jusqu’aux  plus urbanisées », ajoute le communiqué.

Semaines difficiles  pour les produits de la pêche

Un discours similaire est tenu par  L’Association de Coordination du Frais Alimentaire (ACOFAL)  qui regroupe les filières interprofessionnelles, des fruits et légumes, de la pomme de terre,  de la viande et des produits de la pêche. Dans la filière des produits de la mer, les prix de vente à la criée  au retour des bateaux de pêche dans les ports ont beaucoup chuté ces derniers jours. L’ACOFAL estime que « dans le respect des consignes de protection en vigueur, les marchés couverts  ou de plein vent doivent rester ouverts, suivant la règlementation mise en œuvre par les pouvoirs publics».

De manière souvent incohérente, ces questions ont été abordées ce matin  au cours du « Bourdin direct » avec le ministre de l’Agriculture sur RMC et BFMTV. Didier Guillaume a confirmé ce que le Premier ministre avait déclaré la veille au soir sur TF1 : la fermeture  des marchés alimentaires dits « de plein vent » dans les villes et villages, mais aussi la possibilité de les maintenir en certains lieux à la demande des maires s’ils ont l’accord  du préfet. Le ministre de l’Agriculture et de l’alimentation a également confirmé que les débouchés et les prix des poissons et les crustacés étaient en forte baisse, du fait notamment de la fermeture des restaurants.

Illustration des effets pervers induits par le libre échange

S’agissant du besoin de main d’œuvre dans les exploitations agricoles Didier Guillaume a lancé un appel qu’il a ainsi décliné à l’attention de ceux et celles qui sont confinés chez eux sans travail actuellement: « rejoignez la grande armée de l’agriculture, faites un acte de solidarité  en allant cueillir des fraises et buter des asperges. Il faut que les travaux des champs se fassent, que l’armée de l’ombre aille aider les paysans ».

Interrogé sur  les importations de produits de bas de gamme des pays tiers comme, par exemple le poulet brésilien, via les traités de libre échange, le ministre  bredouillé que les traités n’étaient pas en cause mais plutôt la mondialisation de l’économie. Sauf que ce sont bien des accords de libre échange  qui sont à l’origine des exportations de volailles saumurées du Brésil et de Thaïlande en Europe depuis déjà une vingtaine d’années. Et, comme si cela ne suffisait pas, un nouvel accord de libre a été signé entre la Commission européenne et les pays du Mercosur en juin 2019. Or, pour l’instant, la France n’a pas clairement décidé de ne pas ratifier cet accord.

 

 
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