Jeudi, 26 Mars, 2020

Le coronavirus favorisera-t-il le balisage d’une agriculture bas carbone ?

 

Préparée et programmée avant l’épidémie du Covid-19, l’émission « Pièces à conviction » de France 3 a montré, hier soir à travers plusieurs reportages,  comment des paysans, surendettés dans le cadre d’une fuite en avant productiviste, parviennent à s’en sortir progressivement via le recours aux bonnes pratiques agronomiques. Mais  ces pratiques ont été trop longtemps oubliées et sont encore trop peu enseignées aujourd’hui. Sur la même antenne, la présidente de la FNSEA a plaidé hier soir pour le maintien des « marchés de plein vent »  en renforçant les dispositifs de sécurité contre la contamination.   

  

 

Christiane Lambert  a été interrogée sur l’actualité  et le vécu des paysans, tard hier soir par France 3. La chaîne publique  venait de diffuser une émission intitulée «Les agriculteurs peuvent-ils sauver le climat». La présidente de la FNSEA a souhaité  que soient gardés ouverts les «marchés de plein vent» en faisant de sorte que les « gestes barrières » soient respectés scrupuleusement  avec la mise en place de balises pour maintenir les distances, comme cela a été fait sur certains de ces marchés. A cet effet, la FNSEA a rédigé un « guide des bonnes pratiques »  qu’elle propose aux maires afin qu’ils puissent mieux faire valoir auprès des préfets les mesures les plus adéquates pour la tenue de ces marchés. La fermeture de ces derniers prive de nombreux maraîchers, souvent  en agriculture biologique, de leurs débouchés en vente directe dans un pays où 83% des aliments sont achetés dans les grandes et les moyennes surfaces.

Que la grande distribution donne la priorité aux produits nationaux

 

Avec la fermeture des écoles pour une période indéterminée, de nombreux maraîchers ont  aussi perdu le débouché des cantines scolaires. Soulignant que les importations de fruits et légumes  étaient en hausse constante en France ces dernières années, la présidente de la FNSEA, consignée chez elle  dans el Maine-et-Loire, a déclaré qu’elle avait, ces derniers jours, téléphoné aux responsables des enseignes de la grande distribution, pour leur demander  de donner la priorité aux denrées produites sur le territoire national au moment des achats. Selon Christiane Lambert, tous auraient promis de tenir compte de cette demande. Mais il  faudra voir dans quelle mesure ils y souscriront au moment de passer aux achats. La présidente de la FNSEA a également insisté sur le besoin de main d’œuvre dans l’agriculture et plus particulièrement dans le maraîchage  et l’arboriculture.

Dans  la série de reportages  qui précédait cet entretien, on a vu , dans des  fermes qui vont du département des Deux Sèvres aux   vignobles de l’Hérault, en passant par des élevages du Pays  Basque et de la Dordogne , des conversions de paysans vers des pratiques  agro-écologiques . Elément révélateur, c’est souvent pour tenter de sortir de la spirale d’un endettement  très lourd induit par l’agriculture productiviste grosse consommatrice d’intrants chimiques et d’aliments du bétail  que les éleveurs qui s’exprimaient dans ces reportages ont pu commencer à reconstituer leurs marges et tenir leurs engagements pris  dans le cadre d’un plan de désendettement.

450€ la tonne de blé bio contre 168€  pour le conventionnel 

Fabrice Briand,  qui est passé en agriculture  biologique dans les Deux Sèvres, a expliqué que,  même avec un rendement de blé tendre à l’hectare divisé par deux  sans le recours aux engrais chimiques, il s’en sortait mieux qu’avant. Son blé bio est  payé 450€ la tonne, alors que le blé conventionnel rendu au port de Rouen pour l’exportation ne valait que  168€ la tonne la semaine dernière. Au Pays Basque , on a vu un agriculteur longtemps adepte du productivisme  et aujourd’hui dans un processus de désendettement venir remercier Eric Noblia - ce dernier fut primé sur le Salon de l’agriculture en 2016 pour ses bonnes pratiques agronomiques -  de lui avoir montré comment le recours au non labour pour le travail du sol ainsi que la mise en place des pâturages tournants lui avaient permis d’améliorer ses marges et d’être en bonne voie  pour retrouver l’équilibre financier.

110.000€  d’économies en trois ans sur les achats de tourteaux 

En Dordogne, Patrice Brachet, mis en redressement  judiciaire en 2013, suite à une baisse sensible du prix du lait, a, lui aussi,  retrouvé des marges avec ses laitières en remettant les vaches au pré au lieu de vouloir produire toujours plus  dans la stabulation. En trois ans, il a économisé 110.000€ sur les achats d’aliments concentrés, ces tourteaux souvent importés. Au point que  sa coopérative a refusé de lui livrer une commande de tourteaux de colza, car elle ne s’élevait qu’à 10.000€ ! Dans l’Hérault, c’est la canicule et le manque d’eau  qui inquiète de plus en plus les vignerons, à tel point que certains font migrer les plantations de ceps vers des altitudes jusque là dépourvues de vignobles.

Quand l’arrivée du maïs  pour l’ensilage fit reculer l’herbe des prés 

 Notons enfin que ce reportage nous a montré une rencontre entre des éleveurs français  et un homologue américain venu leur expliquer les gains de productivité obtenus dans la gestion de l’herbe en pratiquant le pâturage tournant  grâce l’utilisation de la clôture électrique pour délimiter la parcelle à brouter chaque jour, ce qui favorise la repousse de l’herbe dès le lendemain . Notons à ce propos  que cette pratique était déjà enseignée en Bretagne dans la seconde moitié des années 1950 par les professeurs itinérants qui dispensaient des cours agricoles à des élèves de 14 à 17 ans. A l’époque, ces derniers avaient cours un jour par semaine et travaillaient sur  la ferme parentale les autres jours.

Cette bonne gestion de l’herbe a reculé à partir de la décennie suivante  quand la culture du maïs fourrage récolté mécaniquement et conservé dans un silo à l’abri de l’air après une période de fermentation  est devenue la pratique majoritaire pour nourrir les troupeaux de bovins. Elle permettait de réduire sensiblement le besoin en main d’œuvre.  Mais cet aliment énergétique étant pauvre en protéines, il a fallu acheter de plus en plus de tourteaux de soja pour équilibrer la ration des bovins. Ce fut notamment le cas avec les vaches laitières  de race « prim’ holstein » dont la sélection génétique faisait croître la production de lait par vache. Mais leur nombre d’années de production diminuait parallèlement car ces bêtes étaient vite épuisées par un régime alimentaire inadapté pour des herbivores ruminants. C’est en sortant de système que les éleveurs témoins de l’émission de France 3 commencent à regagner leur vie à la ferme.

Après  avoir testé ce système  au milieu des années 1960, André Pochon, un éleveur de Saint-Bihy  dans les Côtes d’Armor, opta pour le retour systématique à l’herbe  ave un mélange de ray-grass et de trèfle blanc sur son exploitation. Chiffres  de rentabilité à l’appui durant des décennies, il s’est battu à contre courant des pratiques dominantes  pour défendre cette culture de l’herbe, économique et écologique en même temps. Mais il ne fut guère écouté  que par une minorité de paysans durant sa vie active. Aujourd’hui, des multitudes de témoignages de paysans lui donnent raison. Y compris à la télévision.

Gérard Le Puill

 

 
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