Vendredi, 27 Décembre, 2019

Les angles morts du simulateur gouvernemental

Censé dire la vérité sur les conséquences du régime par points, le calculateur mis en ligne par le gouvernement manie omissions et arrangements avec la réalité pour promettre un avenir radieux.

« Tous les simulateurs de retraite que vous voyez traîner sont faux », avait affirmé Édouard Philippe il y a dix jours, avant que le gouvernement lance lui-même la première version de son calculateur. Une semaine seulement après son démarrage, ce site conçu pour « gagner la bataille de l’opinion » et convaincre les Français du bien-fondé de la réforme des retraites est tombé dans les limbes du Web. Il paye certes son faible intérêt puisqu’il n’est que la « première brique » d’une construction censée fournir, courant 2020, après l’élaboration de la loi, un outil « individuel exhaustif sur les données personnelles de carrière de chaque Français », selon le communiqué du gouvernement. Par ailleurs, il s’appuie sur un nombre de cas pratiques réduits – 26 cas de fonctionnaires et 10 cas de salariés – appelé à atteindre les « 300 situations individuelles, voire davantage ». Mais ce site gouvernemental est bourré d’omissions et de présentations tronquées qui n’engagent pas à le consulter.

Cette première version sous forme de questionnaire se cantonne pour l’heure à répondre à cette simple question : « Suis-je concerné par la réforme ? » Mais même pour cette interrogation, il parvient à nous tromper. Né avant 1975 ? « Vous n’êtes pas concerné par le futur système universel » et votre pension reste « intégralement calculée selon les règles du système actuel », vous répond-on. Le site omet de vous dire que, même si le système par points ne s’applique pas à vous, vous aurez quand même affaire à la mise en place du fameux âge d’équilibre à 64 ans. Et comme tous les cas étudiés ont trait à des personnes nées en 1980 et 1990, qui ont toutes commencé à travailler à 22 ans, qui présentent toutes une carrière continue et régulière, ces profils font le « plein de cotisations » et ne sont pas touchés par les décotes de pension imposées par l’âge d’équilibre.

Ces sortes d’omissions sont légion. Ne sont pas prises en compte les carrières heurtées ou hachées par des temps de chômage ou des baisses de rémunération, les carrières longues, le fait d’avoir des enfants, d’être ou d’avoir été marié. Impasse totale aussi sur la pénibilité du ou des métiers exercés et sur le fait de dépendre de l’un des régimes spéciaux… Ces sujets sont sur la table des discussions, objecte le gouvernement pour expliquer pourquoi il ne les a pas pris en compte. Les simulations sont donc biaisées. Et, ô surprise, elles affichent presque toutes des cas qui vont bénéficier positivement de la réforme. Singulièrement ceux des personnes nées en 1990, qui tomberont donc dans le régime à points. Ce résultat est le fruit d’une petite tricherie. « Les montants (des pensions projetées) sont en “euro constant 2019”, annulant l’effet de l’inflation, relève l’UFSE-CGT. L’œil du lecteur interprète spontanément les euros en euros d’aujourd’hui, avec les valeurs de salaire actuelles. On surévalue donc toujours en lisant les simulations ce que représenteront réellement dans 25 ou 35 ans les montants donnés. » Autre supercherie relevée par Henri Sterdyniak, porte-parole des Économistes atterrés : « Dans la plupart des cas, l’impact (du nouveau système par points) est très faible, à la hausse ou à la baisse. En fait, ce résultat s’explique par le fait que le système à points n’est pas comparé au système actuel, mais au système tel qu’il serait après 25 ou 35 années de détérioration. » Autrement dit : prévoyons le pire pour le système actuel, nous ne serons dès lors pas déçus par le nouveau.

Stéphane Guérard

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