Mardi, 24 Mars, 2020

Les réactions au décès de Lucien Sève.

Les hommages de Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, Pierre Dharréville, député PCF des Bouches du Rhône Claude Mazauric, historien , Charles Fiterman, ancien ministre, Frédéric Boccara économiste,  Anicet Le Pors, Conseiller d’État honoraire, ancien ministre,  Jean-Michel Galano , le communiqué de la GEME Grande Édition Marx et Engels ) Claude Gindin, directeur de La Pensée. Yvon Quiniou, philosophe, Jean-Numa Ducange et Guillaume Sibertin-Blanc, co-directeurs d’Actuel Marx, L’Association des communistes unitaires , Daniel Karlin, auteur, réalisateur et documentariste Alain Obadia, Président de la Fondation Gabriel Péri, Isabelle Garo,philosophe, Jacques Bidet, philosophe, Pierre Dharréville Député des Bouches du Rhône - 13ème circonscription Groupe de la Gauche Démocrate et Républicaine Membre de la Commission des Affaires sociales,  Association des Communistes Unitaires. Pierre Bruno philosophe, Pascal Diard, pour le Groupe français d’éducation nouvelle (GFEN) 

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF :

« On redoutait le jour où cet infatigable communiste achèverait sa course. (…) Désireux de transformer effectivement le monde, Lucien Sève lie indissociablement le combat politique à une haute exigence théorique. (…) Il s’affirme comme un acteur majeur de débats intellectuels de très haute qualité, sans jamais sacrifier à la polémique dégradante (…) Lucien Sève quittera notre parti au début du XXIe siècle. Pour autant, il demeurera jusqu’à son dernier souffle un communiste résolu, toujours disposé au dialogue. Son œuvre, gigantesque et plurielle, restera une contribution majeure et précieuse. »

Pierre Dharréville, député PCF des Bouches du Rhône :

« (…) Lucien Sève était un grand philosophe de notre temps. Nourri en profondeur de Marx, il cherchait avec rigueur à penser le monde et l’humanité, à préciser la visée communiste et son actualité. Il était habité d’un espoir lucide. Il regardait en face l’histoire du siècle passé, s’interrogeait sur les voies à emprunter pour que grandisse un mouvement intrinsèquement émancipateur et appelait à “commencer par les fins”. (…) Dans les Bouches-du-Rhône, où il avait vécu et milité, il laisse chez celles et ceux qui ont eu la chance de le côtoyer un beau souvenir. »

Claude Mazauric, historien.

Comme il en va pour tant d'autres de ses proches et amis, la disparition de Lucien Sève me laisse sans voix tant est vive la peine qui m'étreint. Lucien était pour nombre d'entre nous un éclaireur,  un incomparable pilote dans l'effort commun pour penser juste et surtout cet inépuisable combattant dans la recherche de la vérité en toute chose. Certes, ill nous laisse  en partage une oeuvre immense et inépuisable mais comment se séparer de l'homme qu'il fut ? Naguère, éditeur généreux et scrupuleux, il savait stimuler le possible talent de celles et ceux  qui faisaient appel à son aide ou à son jugement. Comment nous prolonger sans lui ? Il me reste en pensant à lui, vivant, le sentiment très fort d'avoir aimé et connu un homme irremplaçable. 

Charles Fiterman ancien ministre:

"J'apprends avec une profonde tristesse la disparition de Lucien Sève. J'ai eu de nombreuses occasions de le rencontrer et d'échanger avec lui dans les décennies écoulées. J'ai toujours apprécié sa rigueur et son honnêteté intellectuelles, sa capacité d'écoute, son attention aux changements de la socièté et du monde.  Je tiens à faire part de toute ma sympathie et de ma solidarité à tous ses proches

 

 Frédéric Boccara économiste :

. J'apprends le décès de Lucien Sève. Il serait décédé du Corona Virus..!! Je suis très triste... Il a longtemps été membre du PCF, et même de sa direction. Nous avions des débats, des accords et des désaccords, parfois profonds. J'allais écrire : "nous" les continuerons... En réalité, sans lui, malheureusement, mais avec ses écrits et idées : et de la confrontation d'idées, des éclairs peuvent jaillir et illuminer. Lui que je n'ai quasiment pas connu personnellement, tout en le connaissant... !  Je pense à ses proches à sa femme, à son fils, à tous ceux qui l'aiment et je veux dire la tristesse et la perte qui m'étreignent. Je pense aux communistes, avec ou sans carte, et qui cherchent, veulent comprendre, agir... dépasser Marx tout en se l'appropriant : à bientôt Lucien.

Anicet Le Pors, Conseiller d’État honoraire, ancien ministre : 

« Lucien Sève s’est pendant dés décennies identifié à la vie politique et à la recherche intellectuelle du parti communiste français. Militant de toutes ses causes émancipatrices, il en a partagé les enthousiasmes et les contradictions dans le XX° siècle prométhéen. Nous avons souvent été en phase au comité central, parfois divergents dans une période de remise en cause des idéologies messianiques. Il a également joué un grand rôle dans l’édition des oeuvres progressistes. J’ai aussi le souvenir d’une amitié sincère qu’il m’a témoigné dans des conditions difficiles, avec Françoise,  son épouse, dont la disparition  a été pour lui une grande souffrance.Il a vécu son action politique comme un sacerdoce dans une simplicité exemplaire.

Jean-Michel Galano professeur de philosophie :

Après l’immense tristesse suscitée par l’annonce de la mort de Lucien Sève et  un sentiment de vertige devant ce deuil qu’il va bien falloir faire, vient l’heure si redoutée mais inéluctable de la remémoration.

Je me souviens des encouragements dénués de toute démagogie. Mais c’est de lui qu’il faut parler.

Je le dis tout net : Lucien Sève aura été la mauvaise conscience de la philosophie française contemporaine, y compris et même surtout de celle qui se réclamait du marxisme. Philosophie française et au-delà.

On le voit encore maintenant : des philosophes qui s’aventurent à faire un état des lieux de ce qu’est devenue leur discipline, bilan sévère et même parfois désespéré, se gardent bien de prononcer son nom.

Cette conspiration du silence, Lucien en a souffert toute sa vie. Son premier grand livre, Marxisme et théorie de la personnalité, avait été qualifié de « non-livre » et d’aucuns se vantaient de ne l’avoir pas lu.

Quand, au hasard d’une librairie, j’en ai feuilleté la préface, le caractère vivant, stimulant et fécond de son approche ne pouvait que sauter aux yeux. Loin d’un matérialisme réducteur, loin de la moindre concession à quelque variante que ce soit de l’idéalisme, Lucien dessinait les voies d’une réelle intelligence du phénomène humain : celle d’un rapport à un monde toujours déjà humain car humanisé, rapport qui n’est pas d’adaptation mais d’appropriation et de production, avec les enjeux colossaux des rapports sociaux et de l’émancipation. Une pensée qui s’appuyait sur ce que Marx avait dit, non pas pour sacraliser une parole, mais pour tirer tout le parti possible d’un apport.

Lucien a donné l’exemple de la nécessaire rigueur dans l’établissement des problématiques.  Avec courage, il dénonçait, à la suite et dans les mots mêmes de Marx, la « ci-devant philosophie », organiquement liée à l’acceptation conservatrice de l’état de choses existant, mais c’était pour lui opposer « le philosophique », à savoir la nécessaire vigilance catégorielle, celle qui devrait animer tout un chacun par rapport au sens de ce qu’il dit, à la portée des mots qu’il emploie et des concepts qu’il met en œuvre. Car les dominants ne se gênent pas, c’est même une nécessité de leur point de vue, pour nous repasser de la fausse monnaie idéologique et les évidences qui n’en sont pas. Qu’on lise dans « La Philosophie ? » les pages où sont déconstruites des notions faussement évidentes comme « l’environnement », « le réel » et bien entendu « l’homme ». On y verra, parallèlement à la « misère de la philosophie » (bourgeoise) la misère plus grande encore du refus de penser. Une leçon valable pour tous, me semble-t-il.

Lucien Sève a d’abord, et ceci explique bien des choses dans l’hostilité qu’il a rencontrée y compris chez des marxistes déclarés, un penseur de la dialectique. Il l’a montré, y compris avec des références historiques et politiques : ce n’est pas tant le matérialisme qui fait peur à la pensée conservatrice (elle a appris à s’en accommoder !) : c’est la dialectique, ce mouvement du réel qui fait se renverser tout ce qui était posé comme éternel et absolu. La dialectique qui n’est pas un ajout ou un enjolivement, mais l’essence même d’un réel avec lequel elle fait corps de façon indissociable. Intuition inouïe et qui s’est avérée pour beaucoup inaudible. Et ce n’est pas le moindre legs de celui qui vient de nous quitter, affirmant jusqu’au bout sa confiance dans le communisme comme question cruciale de ce siècle.

La GEME est orpheline

C'est avec une immense tristesse que les membres du bureau de la Grande Édition Marx et Engels (GEME) viennent d'apprendre le décès de Lucien Sève à l'âge de 93 ans des suites du COVID-19. Sans l'action de Lucien Sève, le projet de la GEME n'aurait jamais vu le jour. Dès le début des années 2000, avec l'appui des Éditions sociales nouvellement refondées, il a joué un rôle majeur dans la constitution d'une équipe de chercheurs et de traducteurs déterminés à offrir au public français une édition critique des œuvres de Marx et Engels de haut niveau. 

En partenariat avec différentes institutions universitaires, il avait activement contribué à ce que voient le jour, dès 2008, les premiers volumes d'une édition appuyée sur le travail philologique de la Marx-Engels-Gesamtausgabe – l'édition critique de référence en langue originale –, et à la mise en place d'un séminaire de recherche régulier, permettant de faire connaître les travaux scientifiques les plus récents sur le sujet. En 2010, avec Gérard Cornillet et Laurent Prost, il avait d'ailleurs lui-même assuré l'édition et la traduction du chapitre VI dit « inédit » du livre I du Capital.

Conscient de l'enjeu majeur que représentait, au XXIe siècle, l'accès direct aux textes de ces deux auteurs dont il n'a eu de cesse de montrer l'actualité, Lucien Sève a mis en évidence à de nombreuses reprises, aussi bien dans ses livres que dans ses interventions publiques, les problèmes théoriques et politiques de premier ordre qui pouvaient parfois résulter d'un passage déformé ou mal traduit. Il luttait sans relâche contre tous ceux qui prétendaient traiter Marx en « chien crevé » et il a pris toute sa part dans le regain d'intérêt pour sa pensée, tout à fait notable depuis une décennie, entre autres dans le monde universitaire. C'est en partie grâce à lui que Marx fut pour la première fois inscrit au programme de l'écrit de l'agrégation de philosophie en 2015.

L'exigence intellectuelle et la passion qui l'auront caractérisé jusqu'au terme de sa longue et riche vie, sa générosité et son humanité exceptionnelles nous manquent déjà. Lucien Sève nous lègue une tâche de longue haleine. Sept volumes de la GEME sont déjà parus depuis sa création, d'autres sont en préparation : poursuivre cet immense travail qui lui tenait tant à cœur est la meilleure façon de lui rendre hommage. 

Claude Gindin directeur de la Pensée:

C'est avec une très grande émotion que la toute la rédaction de La Pensée a appris le décès de Lucien Sève.

Yvon Quiniou philosophe :

Je viens d'apprendre avce une immende tristesse la mort de Lucien Sève, à la fois un ami et un philosophe que j'admirais - il le savait- et cela avant la fin de la rédaction de son dernier tome sur le communisme.

Jean-Numa Ducange et Guillaume Sibertin-Blanc, co-directeurs d’Actuel Marx :

« Lucien Sève nous a quittés. Philosophe marxiste longtemps membre du PCF, il fut une des figures les plus marquantes du marxisme français de la seconde moitie du vingtième siècle. Son œuvre comme son action, qui ont suscité débats et controverses, ont marqué profondément les années 1960-2000. Ses ouvrages, souvent associés au courant politique auquel il appartenait (alors même qu’ils avaient une valeur propre), ont probablement été trop sous-estimés par rapport à ceux d’autres ténors du marxisme de sa génération.

Lucien Sève croisa le fer, politiquement et philosophiquement, avec tout ce qui a compté dans la référence à Marx ce dernier demi-siècle, notamment avec Louis Althusser. Responsable des Éditions sociales dans les années 1970, il a mobilisé une énergie importante pour permettre la traduction et diffusion des œuvres de Marx et Engels en langue française. Il fut un de ceux qui permirent le lancement de la Grande édition Marx-Engels au début des années 2000. Depuis Marxisme et théorie de la personnalité (1966), il proposa une lecture de Marx en rupture avec les approches les plus dogmatiques du marxisme. Il poursuivit une vaste entreprise jusqu’à son dernier souffle, visant à décortiquer l’œuvre, notamment philosophique, de Marx.

La revue Actuel Marx lors de sa fondation au milieu des années 1980 se situait à distance des réseaux qu’animait alors Lucien Sève et les rencontres furent, pour une série de raisons, relativement rares. Dans la dernière période néanmoins, Lucien Sève comptait parmi les auteurs de la revue et en était devenu un lecteur assidu et critique, dans le meilleur sens du terme. Nous garderons en mémoire nos échanges fraternels et amicaux avec lui, qui se poursuivaient encore il y a quelques petites semaines. 

Nous adressons à sa famille et à ses proches nos plus sincères condoléances. »

L’Association des communistes unitaires :

« La mort de Lucien Sève est un véritable choc et une grande perte. Il est l’image et un grand animateur d’un communisme vivant, qui s’inscrit dans les cheminements de celles et ceux qui sont en quête d’émancipation. Son cheminement à lui est passé par la direction du Parti communiste sans s’enfermer dans sa culture dominante qu’il assumait avoir dans un premier temps partagé. Il a multiplié ses efforts pour que ce qui devait être un outil ne se substitue pas à l’idéal. Lui-même considérait qu’il avait eu « trois âges » de communiste et était peu fier de ses débuts de philosophe au PC. Il disait gaiment que c’était son troisième âge le plus fécond. A ses propres yeux, il n’a jamais cessé d’évoluer vers un communisme encore impensé. Ainsi il a participé à ce que le Parti ne s’arroge plus d’être juge des pratiques hors du champ politique et c’est dans le même esprit qu’il a prôné de « commencer par les fins », c’est-à-dire que le seul guide soit l’horizon émancipateur à construire.

Au fil du temps, il a contribué à dégager la pensée marxiste de tout dogmatisme : au lendemain de 68, il a intégré le rôle de l’individu et de sa subjectivité aux données de la lutte des classes, le « je » base du « nous » à une époque où cela n’était pas le credo des communistes et ce, tout en démolissant méthodiquement la théorie selon laquelle les uns seraient plus doués que d’autres ; travail qu’il a poursuivi avec l’aide de sa femme Françoise, traductrice du trop méconnu Vygotsky.

Il a mis en lumière un Marx moderne incluant la question de l’aliénation des individus. Il prônait de savoir chercher dans toute situation ce qu’elle pouvait comporter d’éléments contradictoires et donc de leviers. Ainsi, il dégageait des contradictions engendrées par la confrontation entre le capitalisme et la poussée des forces productives ce qu’il appelait le « déjà là » qui pouvait nourrir un processus révolutionnaire de dépassement du système, jusqu’à sa disparition. Au fur et à mesure qu’il se libérait (jusqu’à le quitter) de l’appareil, il libérait une capacité à dégager du présent et du mouvement que prenait la civilisation humaine, l’actualité du communisme, élaborant le concept de révolution anthropologique, incluant dans les enjeux de notre temps toutes les dimensions, possibilités de thérapies génétiques et de clonage humain comprises. Plus que jamais, il fallait dépasser le capitalisme non par l’illusion de l’inspiration soviétique mais par un processus à la fois continuel et haché, entre les mains des exploités et dominés. Tirant les leçons de l’Histoire, il participait aux débats qui inscrivent la désaliénation dans un processus à la fois de dépassement de la domination du capital notamment au travail et à l’égard de l’Etat dont il portait de plus en plus une critique historique. Chercheur révolutionnaire, militant infatigable, Lucien venait d’impulser un travail collectif sous le vocable de « Capitalexit ». Il s’est éteint à 93 ans en plein travail et en pleine animation de travaux collectifs.

Celles et ceux d’entre nous qui l’ont côtoyé perdent un ami et quelqu’un à qui ils sont redevables. Ceux-là viennent de perdre un peu d’eux-mêmes. Tous perdent un animateur d’une construction de pensée propre à changer le cours des actions populaires d’autant plus puissant qu’il était toujours si posé, à l’écoute et si réactif aux propos des autres.

Nous saurons poursuivre nos travaux sur l’actualité du communisme. »

Daniel Karlin, auteur, réalisateur et documentariste : 

« Quelques mots pour dire mon chagrin en apprenant le décès de Lucien Sève. Patron des Editions sociales, où parurent nos premiers livres communs avec Tony Lainé (Le petit donneur d'offrandes, La raison du plus fou et La mal vie), il a aussi été notre ami. Nous partagions, Tony et moi, une commune affection pour l'homme, si simple, si proche, tellement attentif aux autres, et la même admiration pour le philosophe profond, intransigeant et sincère. Aux deux sens du terme, classique et contemporain, c'était un honnête homme. Et même, si je peux employer un terme qui pourrait paraître naïf ou décalé, c

Déclaration d’Alain Obadia Président de la Fondation Gabriel Péri

Lucien Sève vient de nous quitter,  victime du coronavirus, à l’âge de 93 ans,

Il fut l’ un des philosophes les plus importants de ces  cinquante dernières années. Grand penseur du communisme il n’a pas hésité   à défricher des thématiques originales avec une fraicheur et une indépendance d’esprit qui ne se sont jamais démenties. Il laisse une œuvre remarquable et impressionnante dont le point d’orgue est la tétralogie « Penser avec Marx aujourd’hui » à laquelle il mettait la dernière main.

L’influence de ses travaux est grande et, fait notable, elle rencontre un intérêt considérable parmi les jeunes philosophes. Plus largement le militant qu’il était et n’a jamais cessé d’être, à sa manière à lui, a donné du contenu à l’engagement de milliers de femmes et d’hommes pour qui il constitue une référence.

La Fondation Gabriel Péri avait pris plusieurs initiatives à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage intitulé « Le communisme ? ». Elle  aura à cœur de rendre à Lucien Sève l’hommage qui lui est dû dès que les circonstances liées à la crise sanitaire le permettront. D’ores et déjà elle contribuera à faire mieux connaître son œuvre et sa démarche d’homme libre et engagé.

Dans ces tristes circonstances, je veux, au nom de notre Fondation, assurer sa famille, ses proches et ses nombreux amis de notre émotion et de notre sympathie.

Isabelle Garo philosophe

La disparition de Lucien Sève est une perte immense. Pour ses proches, pour ses ami-es dont j'avais la joie de faire partie, pour toutes celles et ceux qui le lisaient avec attention et passion, pour le marxisme et le communisme, dont il était un militant infatigable et inventif. Philosophe attentif au monde, toujours soucieux de clarté et de pédagogie, mais de rigueur aussi, lecteur érudit de Marx, il a été un éclaireur pour beaucoup d'entre nous : son Introduction à la philosophie marxiste, lue avec émerveillement -le mot n'est pas trop fort- lors de l'année du bac, puis sa rencontre quelques années plus tard, ont joué un rôle essentiel dans ma vie et je mesure toute ma chance. Mais je mesure aussi, douloureusement, le grand vide que laisse sa disparition. Car c'est une grande figure de la pensée engagée qui vient de disparaître, mais aussi un homme chaleureux, brillant et drôle, d'une humanité et d'une générosité exceptionnelles. Lucien Sève était un penseur original et productif dans maints domaines, de la dialectique à la bioéthique, de l'histoire de la philosophie à celle du communisme, de l'étude de la personnalité et de l'individu à la réflexion stratégique. Il faut lire et faire lire ses livres : à l'heure des crises sanitaire et climatique en cours et de la crise économique et sociale à venir, alors que l'autoritarisme et toutes les régressions menacent, les luttes pour l'émancipation, autrement dit : pour l'abolition du capitalisme sous peine de barbarie, ont un urgent besoin de cette intelligence critique, qu'il incarnait si bien et qui ne mourra pas. 

Jacques Bidet philosophe

À la rédaction de l‘Humanité

L’ultime fois que j‘ai vu Lucien Sève, c’était lors de la dernière fête de L’Humanité, autour d’un livre auquel nous avions l’un et l’autre contribué, Avec Marx, philosophie et politique. Quelle jeunesse ! Quelle force d’entraînement ! Autour de lui se pressaient des lecteurs de plusieurs générations, jusqu’aux plus jeunes. J’avais suivi les enseignements d’Althusser plutôt que les siens. Et ces choix intellectuels comptent évidemment dans les rapports entre chercheurs. Mais c’était un homme très chaleureux et toujours ouvert au dialogue. Et à aucun moment cela n’a créé de distance entre nous. J’avais pour lui une grande admiration, bien conscient qu’il nous avait laissé des travaux remarquables, à commencer par son livre Marxisme et théorie de la personnalité. Non seulement, il a joué un rôle de premier plan dans la résistance à la liquidation du marxisme, mise à l’ordre du jour par le régime néolibéral, et à la renaissance des études marxistes dans les décennies qui ont suivi, éveillant, jusqu’aujourd’hui, de nouvelles équipes de philosophes, historiens et linguistes qui vont chercher toujours plus loin dans le trésor de Marx, où puisent maintenant en France les nombreux étudiants engagés en thèse autour des traditions révolutionnaires. Il a réalisé au plus haut degré l’idéal qui était celui de ces intellectuels communistes qui furent, dans des temps difficiles, capables de s’engager corps et âme tout à la fois sur le terrain du savoir et celui du combat politique, de faire passer l’exigence militante avant la sécurité et le renom académiques. À ce titre, il reste un exemple en un temps où l’on voit tant de jeunes, désireux que leur vie ait un sens, s’engager sur cette voie. Ils peuvent se reconnaître en lui. Adieu, camarade!

Pierre Dharréville Député des Bouches du Rhône - 13ème circonscription Groupe de la Gauche Démocrate et Républicaine Membre de la Commission des Affaires sociales

J’apprends par l’Humanité que Lucien Sève nous a quitté. C’est pour moi une grande tristesse. Lucien Sève était un grand philosophe de notre temps. Nourri en profondeur de Marx, il cherchait avec rigueur à penser le monde et l’humanité, à préciser la visée communiste et son actualité. Il était habité d’un espoir lucide. Il regardait en face l’histoire du siècle passé, s’interrogeait sur les voies à emprunter pour que grandisse un mouvement intrinsèquement émancipateur et appelait à « commencer par les fins ». Face une « décivilisation sans rivage », il appelait à « sauver la planète, mais aussi le genre humain ». Il s'agaçait qu’on ne s’occupe pas de la crise anthropologique.

Lucien Sève fut l’un des animateurs les plus assidus du Comité consultatif national d’éthique à sa création et pendant plus de quinze ans. Il s’était plongé dans ces débats vertigineux, y polissant une pensée émancipatrice profonde pour répondre à cette question simple et fondamentale : Qu’est-ce que la personne humaine ? Cette question, contre toutes les approximations et les caricatures, n’était-elle pas pour lui au coeur de la critique marxienne ? Et en effet, cette question-là, en ces temps de marchandisation de tout, de « dévaluation des valeurs » et « d’évanouissement du sens » n’est-elle pas brûlante : quels humains sommes-nous, quelle humanité voulons-nous être ?
On ne résumera pas en quelques mots maladroits et imprécis ses cheminements, ni la modernité de sa pensée, pas plus que l’apport vivifiant et enthousiasmant qui demeure le sien.
Voici quelques mois, à l’approche du débat bioéthique à l’Assemblée, je m’étais rendu à sa rencontre, avec une foule d’interrogations, dans son appartement d’un quartier populaire de Bagneux. Pendant plus de deux heures, nous avions échangé. Les piles de livres s’accumulaient à côté de sa table de travail, où il était occupé à poursuivre l’oeuvre qu’il s’était fixée. Je me rappelle de cette humilité, de cette subtilité, de cette exigence. On la retrouvera dans ses livres, tellement utiles et tellement précieux. Il faut lire Lucien Sève.
Dans les Bouches-du-Rhône, où il avait vécu et milité, il laisse chez celles et ceux qui ont eu la chance de le côtoyer un beau souvenir.

 Association des Communistes Unitaires. 

               Lucien Sève.

La mort de Lucien Sève est un véritable choc et une grande perte. Il est l’image et un grand animateur d’un communisme vivant, qui s’inscrit dans les cheminements de celles et ceux qui sont en quête d’émancipation. Son cheminement à lui, est passé par la direction du Parti Communiste sans s’enfermer dans sa culture dominante qu’il assumait avoir dans un premier temps partagé. Il a multiplié ses efforts pour que ce qui devait être un outil ne se substitue pas à l’idéal. Lui-même considérait qu’il avait eu « trois âges » de communiste et était peu fier de ses débuts de philosophe au PC. Il disait gaiment que c’était son troisième âge le plus fécond. A ses propres yeux, il n’a jamais cessé d’évoluer vers un communisme encore impensé. Ainsi il a participé à ce que le Parti ne s’arroge plus d’être juge des pratiques hors du champ politique et c’est dans le même esprit qu’il a prôné de « commencer par les fins » c’est-à-dire que le seul guide soit l’horizon émancipateur à construire. Au fil du temps, il a contribué à dégager la pensée marxiste de tout dogmatisme : au lendemain de 68, il a intégré le rôle de l’individu et de sa subjectivité aux données de la lutte des classes, le « Je » base du « Nous » à une époque où cela n’était pas le credo des communistes et ce, tout en démolissant méthodiquement la théorie selon laquelle les uns seraient plus doués que d’autres ; travail qu’il a poursuivi avec l’aide de sa femme Françoise traductrice du trop méconnu Vygotsky. Il a mis en lumière un Marx moderne incluant la question de l’aliénation des individus. Il prônait de savoir chercher dans toute situation ce qu’elle pouvait comporter d’éléments contradictoires et donc de leviers. Ainsi, il dégageait des contradictions engendrées par la confrontation entre le capitalisme et la poussée des forces productives ce qu’il appelait le « déjà là » qui pouvait nourrir un processus révolutionnaire de dépassement du système, jusqu’à sa disparition. Au fur et à mesure qu’il se libérait (jusqu’à le quitter) de l’appareil, il libérait une capacité à dégager du présent et du mouvement que prenait la civilisation humaine, l’actualité du communisme, élaborant le concept de Révolution Anthropologique, incluant dans les enjeux de notre temps toutes les dimensions, possibilités de thérapies génétiques et de clonage humain comprises. Plus que jamais il fallait dépasser le capitalisme non par l’illusion de l’inspiration soviétique mais par un processus à la fois continuel et haché, entre les mains des exploités et dominés. Tirant les leçons de l’Histoire, il participait aux débats qui inscrivent la désaliénation dans un processus à la fois de dépassement de la domination du capital notamment au travail et à l’égard de l’Etat dont il portait de plus en plus une critique historique. Chercheur révolutionnaire, militant infatigable, Lucien venait d’impulser un travail collectif sous le vocable de « Capitalexit ». Il s’est éteint à 93 ans en plein travail et en pleine animation de travaux collectifs.

Celles et ceux d’entre nous qui l’ont côtoyé perdent un ami et quelqu’un à qui ils sont redevables. Ceux-là viennent de perdre un peu d’eux-mêmes. Tous perdent un animateur d’une construction de pensée propre à changer le cours des actions populaires d’autant plus puissant qu’il était toujours si posé, à l’écoute et si réactif aux propos des autres.

Nous saurons poursuivre nos travaux sur l’actualité du communisme. 

Pierre Bruno philosophe

Dans ma formation philosophique initiale, j’ai été accompagné par deux livres de Lucien Sève, les premiers qu’il ait publiés me semble-t-il: Grâce à La différence (1960), j’ai découvert quel philosophe exceptionnel était Lénine, dans Matérialisme et empiriocriticisme. Je n’ai pas changé d’avis depuis. Grâce à  La philosophie française contemporaine (1962), j’ai été vacciné, définitivement, contre le spiritualisme universitaire français du XIX° siècle (Victor Cousin notamment) et son essai d’effacer le matérialisme des Lumières.

   J’ai ensuite eu la chance de rencontrer Lucien Sève, à La nouvelle critique, à la Fête de L'humanité, ou ailleurs, à l’occasion en particulier de l’écriture et de la publication, en 1973, de notre livre, avec Catherine Clément, Pour une critique marxiste de la psychanalyse, qui a, paradoxalement sans doute, introduit la psychanalyse à l’Est.

     Il est, et il demeurera, une des rares figures  capable de nouer une pensée philosophique rigoureuse et une détermination politique dont le cap, que je partage, celui du communisme, n’a jamais varié.

Pascal Diard, pour le Groupe français d’éducation nouvelle (GFEN) :

« Au GFEN nous connaissions bien Lucien Sève ! Parce que les questions d'éducation le préoccupaient grandement.

Parce qu'il était un ardent défenseur du plan Langevin-Wallon, un lecteur averti de Vygotski et un passeur exigeant parmi d'autres de ses apports théoriques (hommage à Françoise Sève pour son travail de traduction, essentiel pour rendre cette œuvre accessible en français).

Parce qu'il a contribué intellectuellement à notre combat contre l'idéologie mystificatrice des « dons » ou autres ‘‘talents inscrits dans l'ADN’’.

Parce qu'il est de ceux et celles qui ont pensé sans discontinuer les rapports entre le biologique et le social, entre l'individuel et le collectif, entre sciences et logique dialectique, entre révolution sociale et révolution pédagogique

Parce qu'il avait un style d'écriture et de pensée qui fait écho à notre ‘‘démarche d'auto-socio construction’’ des savoirs.

Nous pourrions aligner tous les titres de ses ouvrages et articles, et se rendre compte, ainsi, à quel point il a nourri et nourrit encore notre réflexion. Pour le GFEN, il a contribué à L'échec scolaire, doué ou non doué ? (1974) dans lequel était repris son célèbre article d'octobre 1964 paru dans la revue L'Ecole et la Nation (« Les ‘‘dons’’ n'existent pas ») ; puis, 45 ans plus tard, il réactualise sa pensée dans Pour en finir avec les dons, le mérite, le hasard, en titrant sa contribution, non sans un certain humour, « Les ‘‘dons’’ n'existent toujours pas » (2009).

Voici comment il concluait à propos de la réussite scolaire, et qui résonne étrangement en mars 2020 : ‘‘On comprend ainsi à quel point la résolution du problème dans ses dimensions les plus générales, est conditionné par le sens que le monde social existant donne ou refuse à nos vies — il n'y aura donc vraiment école de la réussite pour tous que dans une société émancipée en profondeur de ses gravissimes aliénations présentes. Mais on conçoit aussi combien, dans ses conditions présentes mêmes, les efforts conjoints des enseignants, des jeunes, des parents, de tous ceux à qui importe le sort des nouvelles générations, sont cependant capables ensemble, sans attendre, de donner sens à l'activité éducative. Et c'est même, sans aucun doute, l'une des très importantes manières de faire pièce au non-sens plus vaste qui nous menace.’’ (p 34).

Nous pourrions ainsi multiplier les citations, les poser comme ‘‘problème de pensée sans questions’’ et, ainsi, engager le débat avec celles et ceux qui continuent de concevoir et vivre les déterminations sociales comme des déterminismes fatalement naturels alors que, pour nous, il est essentiel de ‘‘faire avec les différences sans les penser et les vivre comme des inégalités’’.

Simplement, en ce jour de deuil sans possibilité de manifestation publique, nous voulons rendre hommage à l'un des grands penseurs du 20e siècle révolu et du 21e siècle commençant. Celui qui écrivait, en 1964, au début de la bataille d'idées contre les ‘‘dons’’, ‘‘l'homme n'est pas un animal’’, et qui affinait sa pensée en octobre 2019 dans Carnets Rouges, en pleine polémique sur une certaine neuroscience cognitive : ‘‘A l'animalité d'Homo sapiens est ainsi venue se superposer et se surimposer une immense deuxième humanité non plus organique-interne mais sociale-externe, souvent appelée d'un mot très insuffisant ‘‘la culture’’ et qui est en vérité le monde-de-l'humain. Confondre pareil monde avec le simple environnement d'une espèce animale constitue une faute de pensée anthropologique fabuleuse.’’

Quel chemin parcouru, entre émergence et complexité ! »

 
 
 
 
 
 

 

 

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