Fiche de paie de janvier 2020 d'un gréviste de la SNCF. En plus de ne pas avoir perçu de salaire, le salarié est redevable d'une somme de 825,18 euros à son employeur.
Fiche de paie de janvier 2020 d'un gréviste de la SNCF. En plus de ne pas avoir perçu de salaire, le salarié est redevable d'une somme de 825,18 euros à son employeur.

Mobilisation. «Zéro euro», le salaire de la gréve 

Mardi, 4 Février, 2020

Le prix de le mobilisation contre la réforme des retraites s’affiche au bas des feuilles de paie. Pour les salariés grévistes, la note est sévère.

Le couperet est tombé. À zéro, voire négatives ou tout au moins largement amputées, les fiches de paie qui témoignent de l’investissement des salariés dans la lutte contre la réforme des retraites obligent chacun à faire avec, ou plutôt sans. « Heureusement, la trêve hivernale empêche les expulsions locatives », plaisante Axel. Cheminot à Trappes (Yvelines), il a réussi à payer son loyer du mois de janvier grâce à « quelques économies », mais pas celui de févier, ni celui de mars. « Mon salaire de janvier est à moins 600 euros, avec les retenues cumulées. Je touche zéro, le reste sera prélevé les prochains mois », poursuit Axel, en grève depuis le 5 décembre 2019. Et avec deux enfants en bas âge, le responsable CGT avoue que les choses se compliquent sérieusement. « Il va falloir qu’on se débrouille, heureusement, cette semaine, il va y avoir la redistribution des caisses de grève, mais au mieux, ça fera quelques centaines d’euros par cheminot gréviste. » Pas de quoi compenser les pertes à 100 %. Pour le reste, Axel, comme beaucoup d’autres, va devoir se serrer la ceinture, « aller dans les supermarchés discount, et ne dépenser que le strict minimum ».

Chez Laurence aussi, les dépenses superflues ont scrupuleusement été rayées de la liste de courses. Technicienne chez Airbus, elle s’est mise en grève « à chaque journée nationale de mobilisation » et constate, en bas de son bulletin de salaire, une ponction de 573 euros pour le seul mois de janvier. Faire appel à la solidarité des caisses de grève ? Laurence n’y pense même pas. « Ça, c’est pour les salariés qui ont vraiment fait grève », confie la responsable CGT d’Airbus à Nantes. Des salariés, comme certains de la RATP, gravement lésés financièrement. « En décembre 2019, j’ai touché les cinq premiers jours de salaire, avant le début de la grève et avec le prélèvement à la source, je vais avoir un salaire en négatif » explique Olivier.

la politique patronale : tout retenir d’un coup pour démotiver

Dans un tel contexte, les directions de la RATP et de la SNCF ont encore aggravé la situation de leurs agents grévistes. « En 1995, se souvient Olivier, responsable CGT de la branche Bus de la RATP, nous avions négocié que les jours de grève ne soient pas tous prélevés en même temps, mais lissés tous les mois. » En somme, les grévistes d’alors se voyaient ponctionner deux jours de salaire tous les mois pendant douze mois. « Mais aujourd’hui, c’est niet. La direction refuse obstinément de négocier à ce sujet », poursuit Olivier. La stratégie est claire : prélever le plus et le plus rapidement possible pour décourager les salariés et éviter les grèves trop longues. Idem du côté de la SNCF, dont la direction a pris la décision, « depuis 2007 », de ne plus lisser les absences pour grève sur plusieurs mois, note Axel. « La politique de la boîte, c’est tout retenir d’un coup pour nous démotiver », confirme le cheminot. Et si les personnels au statut ont pu faire face avec le versement de la prime de fin d’année (l’équivalent d’un 13e mois), qui intervient en novembre, « une grande majorité des cheminots contractuels, dont les contrats sont calqués sur le secteur privé, ne touchent pas cette prime », précise le syndicaliste. En tout, la direction de l’opérateur ferroviaire a comptabilisé « 485 000 journées perdues en raison de la grève ». Autant de jours de salaire en moins pour les agents grévistes. Et alors que son président, Jean-Pierre Farandou, chiffre les pertes pour l’entreprise à un milliard d’euros sur la période et annonce un plan d’économies et de cession d’actifs de grande ampleur pour « compenser », la même direction SNCF verse aux agents non grévistes, des « gratifications exceptionnelles » pouvant aller de 300 à 1 500 euros mensuels. Des « pratiques scandaleuses qui visent à briser la grève et à opposer les cheminots entre eux », dénonce la CGT.

Certes, moins mobilisés que les agents des transports publics, les salariés du privé, aussi, sentent passer la douloureuse. Et les « retenues pour absence » se cumulent au bas des fiches de paie. De quoi « faire réfléchir pour les prochaines journées d’action », confie Marco. Salarié d’une entreprise dans le secteur de l’énergie, le jeune délégué syndical CGT a dû piocher dans son épargne pour honorer ses factures. Sans le versement d’une prime en janvier, il aurait perdu « près de la moitié de (son) salaire ». Alors, dès ce 6 février et la prochaine journée nationale de mobilisation, Marco préférera s’absenter seulement « une demi-journée », pour poursuivre la lutte sans y laisser trop de plumes. « Cette réforme, il faut continuer de la combattre malgré tout. Je ne le fais pas pour moi, mais pour mes enfants, pour mes valeurs, pour une certaine idée de la solidarité entre les générations, entre les travailleurs et les privés d’emploi », explique-t-il. Lui, qui a « la conviction qu’il faut maintenir à tout prix notre système social mutualisé face à ceux qui s’obstinent à le détruire ».

Marion d’Allard
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