«	Depuis que Sarah Abitbol a fait ses révélations, d’autres affaires se font jour, dans le football, le sport équestre&	» B. Fenouil/Rea
« Depuis que Sarah Abitbol a fait ses révélations, d’autres affaires se font jour, dans le football, le sport équestre& » B. Fenouil/Rea

Pierre Dangoumau : « Aucun sport ne peut plus faire l’autruche »

Lundi, 10 Février, 2020

Violences sexuelles. Tandis que le monde du sport est ébranlé par les révélations de la patineuse Sarah Abitbol, le président de l’association de lutte contre la pédocriminalité en milieu sportif Colosse aux pieds d’argile analyse les enjeux de cette libération de la parole.
 

Pierre Dangoumau Président de l’association Colosse aux pieds d’argile

« P our que ce qu’il avait vécu n’arrive pas à d’autres », le rugbyman landais Sébastien Boueilh a fondé en juin 2013 l’association de lutte contre la pédocriminalité dans le sport Colosse aux pieds d’argile, à la suite du procès qui lui a permis de faire condamner l’homme qui l’avait violé, de 11 à 16 ans. L’actuel président de l’association, Pierre Dangoumau, détaille les enjeux de la prévention et le rôle de la libération de la parole des victimes pour que « la honte change de camp » et que les instances sportives ouvrent enfin les yeux.

Depuis la création de l’association, combien de victimes avez-vous recensées ?

Pierre Dangoumau À l’origine, l’association avait uniquement pour vocation d’effectuer des actions de prévention au sein des institutions et des clubs sportifs… Mais très vite, à l’issue des interventions de Sébastien Boueilh, lors de réunions publiques ou d’actions de sensibilisation, des enfants victimes ou des adultes qui avaient été abusés, parfois plusieurs dizaines d’années auparavant, sont venus lui parler. De même après chaque passage télévisé de Sébastien, des victimes nous contactaient… Face à cette libération de la parole, nous avons décidé de recueillir ces témoignages et d’aider concrètement leurs auteurs, en les incitant à porter leur affaire en justice, et aussi en les orientant vers des professionnels spécialisés en victimologie. Nous venons d’ailleurs d’embaucher une psychologue au sein de l’association pour faire face aux demandes des victimes, qui affluent après les témoignages récents. Je pense à la patineuse Sarah Abitbol, dont je salue le courage et que je remercie d’avoir « donné l’exemple » ! Au total, depuis la création de l’association, nous avons été contactés par plus de 4 000 victimes, dont un quart pour des agressions en milieu sportif, et nous en accompagnons 1 600. Parallèlement, nous avons exercé des actions de sensibilisation auprès de 200 000 enfants, dans différentes fédérations sportives, mais aussi, à la demande de l’éducation nationale, dans des établissements scolaires.

Qu’espérez-vous de cette libération de la parole ?

Pierre Dangoumau Aujourd’hui, aucune fédération sportive ne peut plus « faire l’autruche », comme l’a fait le président de celle des sports de glace avant de finir par démissionner. J’en profite pour repréciser que, contrairement à ses allégations, il ne nous a jamais sollicités malgré les demandes de l’ex-patineuse Nathalie Péchalat, qui connaît bien notre association. À partir du moment où les victimes n’ont plus peur de parler, les clubs vont être obligés de prendre les mesures nécessaires pour éloigner des enfants et traîner en justice les personnes accusées. C’est en agissant ainsi qu’ils vont protéger leur réputation, et non plus en niant les faits. C’est le message que nous voulons faire passer, sachant qu’il est souvent compliqué de prendre des mesures concrètes, surtout quand il n’y a pas de plaintes, mais seulement des témoignages ou des rumeurs. Il faut une prise de conscience collective, une vigilance, sans nourrir toutefois un climat de soupçon généralisé. L’immense majorité des encadrants sont des personnes tout à fait respectables et respectueuses des enfants.

La pédocriminalité et les abus sexuels touchent-ils tous les sports ?

Pierre Dangoumau Absolument. D’ailleurs, depuis que Sarah Abitbol a fait ses révélations, d’autres affaires se font jour, dans le football, le sport équestre… Malheureusement, tous les lieux qui accueillent des enfants sont concernés. Et pas uniquement le sport. Et s’il est plus facile de repérer les prédateurs dans le cadre de sports collectifs, où plusieurs enfants sont en contact permanent avec lui, c’est particulièrement compliqué dans le cas de sports individuels comme le tennis ou le patinage, où, surtout à haut niveau, il y a une relation quasi exclusive entre l’entraîneur et le ou la jeune athlète. Pour ne rien arranger, les agresseurs ne présentent généralement pas un visage patibulaire ou une attitude douteuse, bien au contraire ! Ces manipulateurs gagnent la confiance de leur hiérarchie et aussi, malheureusement, des familles de leur victime, ce qui place ces dernières dans des situations de conflit de légitimité inextricables.

Quels sont les moyens de prévenir ces actes ?

Pierre Dangoumau Avec l’aide de psychologues, nous avons édité un livret, à lire en famille, qui explique aux enfants, avec des mots adaptés à leur âge, que personne n’a le droit de toucher à leur corps, ni de les forcer à toucher celui d’un adulte. Nous proposons aussi des actions en direction des encadrants et des dirigeants de structures sportives, afin qu’ils apprennent à exercer leur vigilance et qu’ils adoptent de bonnes pratiques. Par exemple : ne jamais prendre sa douche avec les jeunes, toujours installer un enfant que l’on raccompagne seul à l’arrière de la voiture… Il faut que ces règles simples deviennent des automatismes. Les professionnels les acceptent en général très bien, car elles les protègent aussi face à d’éventuelles accusations mensongères.

Que conseilleriez-vous à un président de fédération ou de club qui soupçonnerait un entraîneur bénévole ?

Pierre Dangoumau Je lui dirais d’abord que je sais que c’est une situation compliquée. Moi-même, quand je dirigeais un club, j’ai été amené à renvoyer un éducateur que nous soupçonnions d’attitudes douteuses. Nous n’avions pas de plainte contre lui, seulement des témoignages venus de l’extérieur. Et, par précaution, nous l’avons écarté. Mais il aurait très bien pu se retourner contre nous. Il se trouve qu’il ne l’a pas fait, mais c’était un risque. Donc, s’il n’y a pas de plainte déposée, c’est toujours compliqué. Cependant, quand les instances ont connaissance du témoignage d’un mineur accusant un encadrant, il est de leur devoir d’effectuer un signalement auprès du procureur de la République. C’est la loi.

Souhaitez-vous voir évoluer la loi en matière de contrôle des encadrants et de prescription des actes pédocriminels ?

Pierre Dangoumau Oui, il faudrait que l’on puisse connaître les personnes qui ont déjà été condamnées. Actuellement, les fédérations n’ont pas en main les éventuels antécédents des encadrants bénévoles. C’est alors très facile pour un prédateur de se déplacer de club en club, en changeant de région… Nous voudrions avoir accès au volet 2 du casier judiciaire de nos encadrants, comme cela a été le cas concernant les animateurs périscolaires embauchés lors de la mise en place de la loi sur les temps scolaires en 2008. Sur le délai de prescription, il est évident qu’il devrait être allongé, beaucoup de psychologues et de psychiatres le disent. C’est la docteure Muriel Salmona, spécialisée en psychotraumatologie et victimologie, qui a mis en lumière les phénomènes d’amnésie traumatiques qui touchent fréquemment les enfants victimes d’abus sexuels. D’ailleurs, à l’issue de l’une de ses interventions publiques, Sébastien Boueilh a vu s’avancer vers lui un homme de 77 ans. Il lui a raconté ce qu’il avait subi, enfant. C’était la première fois qu’il en parlait, il avait vécu toute sa vie avec ce lourd secret. Être capable de parler, puis d’aller déposer plainte et de se confronter à la justice, reste extrêmement difficile. Il faut laisser du temps aux victimes pour le faire.

Entretien réalisé par Eugénie Barbezat
La fin du règne gailhaguet

À la suite des accusations de violences sexuelles de plusieurs patineuses contre leurs ex-entraîneurs, dont l’ex-championne Sarah Abitbol, Didier Gailhaguet, le tout-puissant dirigeant de la Fédération française des sports de glace (FFSG), a finalement démissionné samedi, à la demande de la ministre des Sports et de plusieurs présidents de club qui lui reprochent d’avoir permis aux entraîneurs épinglés de poursuivre leur carrière, malgré plusieurs alertes parvenues jusqu’à lui dès le début des années 2000. « Une première étape », pour Roxana Maracineanu, qui s’engage à « analyser les dysfonctionnements qui ont permis à des agissements graves de se produire dans la durée au sein de la fédération ».

×