Roman. Et si un jour les robots d’élite avaient une âme

Jeudi, 13 Février, 2020

Une machine comme moi, de Ian McEwan, traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, aux éditions Gallimard, 386 pages, 22 euros
Ian McEwan invente un monde où des machines à forme humaine, dotées d’une intelligence évolutive, se suicideraient par dégoût de l’humanité.

Londres, 1982. Imaginons un monde en tout point semblable au nôtre, hormis deux ou trois anomalies. Les Beatles viennent de se reformer, Margaret Thatcher a perdu la guerre des Malouines et le chercheur Alan Turing est toujours en vie. Le globe est hyperconnecté. Les hommes parlent à leur « machine ». L’avancée des nouvelles technologies dépasse toutes les attentes. À la suite d’un héritage, Charlie Friend, jeune fiscaliste calé en anthropologie, vient de faire l’acquisition d’Adam, un robot intelligent. Il en existe déjà vingt-cinq prototypes : Adam pour les robots mâles, Ève pour les femelles. Tous couvrent un certain éventail de caractéristiques ethniques.

Une fixité du regard rappelle son statut d’objet

Charlie déballe son jouet. Il en charge les batteries en activant la prise branchée sur le nombril d’Adam, qui a tout d’un humain, y compris des « muqueuses opérationnelles » pour l’amour. L’érection lui est facilitée par un réservoir d’eau située dans l’une de ses fesses. Adam n’est pourtant pas un objet sexuel. Prévu pour « vivre » vingt ans, il peut soutenir une discussion de plusieurs heures. Cet ami coûteux (86 000 livres sterling), 72 kilos tout habillé, vendu avec un mode d’emploi élaboré, doit être programmé en partie par son propriétaire. Adam donne l’impression de voir, de respirer, de sentir mais un léger clignement des paupières, une fixité du regard, l’odeur de soudure de ses articulations, la rigidité (cadavérique) de ses bras rappellent son statut d’objet, bien qu’il urine une fois par jour ! Dans sa nuque se trouve un petit bouton pour le débrancher au cas où. Charlie, son boss, s’éprend de Miranda, la voisine du dessus. Un étrange trio amoureux va se nouer, dès lors que Charlie propose à Miranda de programmer elle-même une partie de la personnalité « sensible » d’Adam. Ainsi Adam, être hybride, devient-il l’« enfant » conjoint de deux humains.

Il n’y a personne en lui mais il apprend vite

Son autonomie s’avère largement plus grande qu’il n’y paraît. Il est une machine intelligente évolutive. Il n’y a personne en lui mais il apprend vite. Ses mises à jour sont constantes. À peine chargé, en pleine « adolescence intellectuelle » donc, il se reconfigure en permanence, se dote de scepticisme et possède sa propre angoisse de mort. Adam sait qu’il existe. Inapte au mensonge, il est doué d’une sorte de rigueur morale, voire de bonté. L’éthique des robots ! Des vingt-cinq exemplaires mis sur le marché, tous ont connu une destinée tragique. Certains se sont autodétruits après avoir côtoyé la nature humaine. Incapables de duplicité, leur apprentissage du monde imparfait des humains se fait « dans la douleur ». Notre complexité faite de malentendus et de contradictions monstres génère en eux une forme de souffrance existentielle.

McEwan évoque la tristesse des machines. Les esprits artificiels n’ont-ils pas moins de défenses que nous ? Dans le monde imaginé par le romancier, la robotique a envahi le marché du travail. Des automates, moins élaborés qu’Adam et Ève, se sont substitués aux éboueurs, qui, eux, font grève. Ainsi nous est tendu un miroir dans lequel la machine révèle les failles humaines. Ce robot biologique ultra-sophistiqué, conçu à notre semblance, est une création ciselée (il écrit des haïkus !) et ouvre un redoutable champ des possibles sur l’incertitude de l’avenir.

Muriel Steinmetz
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