Roman. L’Homme Coquillage et la chrysalide

Jeudi, 29 Mars, 2018

L’Homme Coquillage Asli Erdogan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes Actes Sud, 208 pages, 19,90 euros
Le premier roman de l’écrivaine turque Asli Erdogan paraît en France.

L’Homme Coquillage est le récit d’une amitié hors norme. Une parenthèse décisive dans la vie de la narratrice, une jeune physicienne turque venue assister à un séminaire sur une île des Caraïbes. Prisonnière d’un groupe de scientifiques ennuyeux, elle s’échappe pour profiter de la plage. C’est là qu’elle rencontre Tony, un homme frêle et balafré, à la démarche de chat. Vendeur de coquillages, rasta et dealer occasionnel, il vit dans un ghetto. Entre ces deux êtres en marge va se nouer une relation trouble, d’autant plus intense qu’elle est limitée dans le temps.

Dans ce premier roman autobiographique, paru en Turquie en 2006, Asli Erdogan pose les thèmes de son œuvre à venir. Enfant précoce et solitaire, marquée par la violence familiale, elle a très tôt embrassé la cause des proscrits, combattu le racisme et toutes les formes d’injustice. L’Homme Coquillage revient sur un moment fondateur de sa vie : son choix d’abandonner la physique pour se consacrer à la littérature. Dans le Mandarin miraculeux, elle avait déjà transposé en fiction ses années passées au Cern, à Genève, et son incapacité à s’adapter au monde de la recherche.

Deux mondes voués à ne jamais se rencontrer

Entre réalisme et onirisme, Asli Erdogan oppose deux mondes voués à ne jamais se rencontrer : les physiciens, d’une part, des hommes blancs originaires de pays riches, et les habitants de l’île, d’autre part, noirs et pauvres. En suivant le doux Tony dans la jungle dangereuse, la narratrice s’affranchit de sa condition et de sa prison mentale.

Roman d’apprentissage tardif, l’Homme Coquillage est aussi le récit de la reconquête du corps. La narratrice, qui a fait une tentative de suicide, n’a pas vécu de relation amoureuse depuis longtemps. Dans cette île battue par le vent, dans une mer infestée de requins, elle réapprend à sentir, éprouver, désirer. « Le voyage (…) m’avait arrachée à ma coquille pour me transporter dans un autre monde, fait de périls et de mystères », écrit Asli Erdogan, mêlant dans un même élan la vie et la mort, la sexualité et la peur.

Tony n’est pas le prince charmant et l’île de Sainte-Croix n’est pas le paradis. C’est sur cette terre hostile et violente, grâce à ce jumeau du bout du monde, qu’Asli Erdogan est devenue écrivaine. S. J.

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