Lundi, 23 Mars, 2020

Signes avant coureurs de pénuries d’eau de l’Afrique à l’Espagne

 

 Comme on pouvait s’y attendre, la place prise par l’épidémie du coronavirus  dans l’actualité du week-end a totalement éclipsé la journée mondiale de l’eau du dimanche  22 mars. Alors qu’un Forum mondial de l’eau est prévu à Dakar au Sénégal en mars 2021, nous voyons déjà  que accès à l’eau se complique dans de nombreuses régions du monde. C’est notamment le cas en Afrique, mais aussi plus près de nous en Espagne 

Dans son édition de mars, le  magasine spécialisé «Baromètre  2020 de l’eau» résume en page 5 une partie  de la situation planétaire en ces termes : « Aujourd’hui, 2,2  milliards d’êtres humains n’ont pas accès à une eau potable et 4,2 milliards n’ont pas un accès sécurisé à l’assainissement. Tandis que 80% des eaux usées dans le monde  sont rejetées sans aucun traitement, comme c’est le cas dans la Méditerranée (…) Pire, en Afrique subsaharienne, le nombre de personnes utilisant de l’eau probablement contaminée  a augmenté de 45% entre 2000 et 2017 », écrit Alain Boinet, en citant l’expert Gérard Payen.

En page 15 de cette même revue,  Julie Mayans, spécialiste en sécurité alimentaire, décrit une situation particulièrement préoccupante en ces termes : « Au Sahel, les sécheresses sont de plus en plus intenses. Les températures augmentent 1,5 fois plus vite  que dans le reste du monde. Mais le changement climatique provoque également des pluies diluviennes (orages violents, précipitations au-dessus de la normale). Or les terres sont trop sèches pour absorber la montée des eaux. Des crues destructrices  et de nombreuses inondations ont ainsi été observées au Mali et au Niger en 2019».

Les terres se détériorent  et perdent de leur fertilité 

Cette situation ne peut  que s’aggraver dans les prochaines années. « Dans les pays du Sahel, écrit Julie Mayans, deux habitants sur trois vivent de l’agriculture et de l’élevage. Sous l’effet combiné des sécheresses et des inondations, les terres se détériorent  et perdent de leur fertilité. L’irrigation pluviale étant insuffisante, les récoltes s’amoindrissent ou sont détruites, tandis que le bétail peine à trouver de l’eau pour s’abreuver et suffisamment de pâturages ». Ajoutons que les conflits entre éleveurs itinérants et cultivateurs locaux de légumes et des céréales sont de plus en plus fréquents en raison des dégâts causés sur les cultures par les divagations du  bétail. 

Julie  Mayans rappelle aussi que selon le Groupe d’experts intergouvernemental pour le climat (GIEC)  «les rendements agricoles vont diminuer de 20% par décennie d’ici la fin du 21ème siècle dans certaines zones du Sahel». Elle ajoute que « selon le Comité-inter-Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS), les changements climatiques qui menacent l’intégrité des écosystèmes déjà fragilisés par une population en forte croissance  vont exacerber davantage la compétition autour des ressources naturelles et engendrer des mouvements de populations dans la région».

Les eaux du Nil de plus en plus polluées 

Plus à l’est, sur le continent Africain, la situation  est également préoccupante. Très tôt vendredi matin, une longue dépêche de l’Agence France Presse (AFP), faisait état de la pollution des eaux du Nil, fleuve de 6.600 kilomètres de long qui arrose 11 pays dont l’Egypte et l’Ethiopie. Voici l’état des lieux résumé dans cette dépêche : « De nombreuses études  ont montré que la pollution, en particulier dans la partie nord du Nil, avaient augmenté ces dernières décennies. Les causes sont multiples: les eaux usées et déchets versés directement dans le fleuve, le ruissellement agricole et les rejets d’hydrocarbures et produits chimiques du secteur industriel. Tous ces rejets induisent une présence élevée  de métaux lourds (fer, manganèse, cuivre, nickel, cadmium, plomb), avec des conséquences dramatiques selon les experts (…) En Egypte, environ 150 millions de tonnes de déchets industriels finissent dan le Nil chaque année, selon un rapport de l’agence publique environnementale de 2018 ».

La dépêche souligne aussi que « le grand barrage de la Renaissance  que l’Ethiopie construit sur le Nil Bleu - qui rejoint au Soudan le Nil Blanc pour former le Nil -  va réduire le débit du fleuve en Egypte, ce qui ne manquera pas de dégrader la qualité de l’eau. Selon l’AFP, « les négociations entre les trois pays concernés se sont récemment intensifiées, sous la houlette des Etats Unis, afin de trouver une issue à la crise. Mais après plusieurs années de pourparlers, elles sont toujours au point mort».

Fermetures  des puis illégaux en Espagne

Beaucoup plus près de chez nous, une autre dépêche matinale de l’AFP publiée vendredi   évoquait la situation d’une productrice de fraises habitant le village de Lucena de Puerto en Andalousie. Comme beaucoup d’autres maraîchers, elle avait creusé illégalement un puits afin d’arroser sa production de fraises sous serres. Elle a ensuite tenté de le faire reconnaître légalement sans y parvenir. Il a été bouché ces derniers mois par les autorités  dans une région où l’accès à l’eau devient de plus en plus problématique. 

Cette prolifération des puis illégaux, qui a accentué la  raréfaction de l’eau en Espagne, est le fruit amer de la «théorie  des avantages comparatifs» conceptualisée au début du XIXème siècle par l’économiste britannique  David Ricardo. Elle a été bêtement appliquée à l’agriculture depuis un demi-siècle par les pays membres de l’Union européenne sous l’influence de la Commission de Bruxelles.

Tant qu’il y avait de l’eau, les avantages comparatifs de l’Espagne étaient  le soleil et la main d’œuvre bon marché pour produire des fraises, des tomates, des concombres  et autres produits exportables dans toute l’Europe. Son talon d’Achille est devenu sa ressource insuffisante en eau,  malgré l’édification de nombreux barrages dans le pays. D’où ce constat fait par Juanco Carmona, membre de l’ONG WWF pour l’AFP: « Pendant longtemps, on avait  l’impression que n’importe qui pouvait se servir en eau et occuper le sol impunément. Voici les conséquences. Dans beaucoup de zones de l’aquifère, il n’y a plus d’eau ». Il y a eu, selon lui, «une bulle de l’irrigation», comme il y a des bulles de spéculation dans les salles de marché.

Selon certaines estimations, quelques  500.000 puits illégaux auraient été creusés en Espagne depuis  l’année 2006 pour irriguer ces cultures d’exportations et on peut penser qu’ils ont été tolérés  par les pouvoir public dès lors que ça faisait rentrer des devises. Mais Greenpeace estime que ces pompages illégaux ont correspondu  à la consommation d’eau de 118 millions de personnes, soit deux fois la population espagnole.

Voilà pourquoi notre voisin du sud est à sec aujourd’hui ! 

   

 

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