Face à un exécutif prêt à tout pour abaisser les chiffres du chômage, les pisteurs secouristes (comme ici), mais aussi les dameurs, les perchistes et les conducteurs de télésiège ne comptent pas mordre la poudreuse. La CGT a annoncé avoir déposé 40 préavis de grève, dont certains illimités. Cyril Entzmann/Divergence
Face à un exécutif prêt à tout pour abaisser les chiffres du chômage, les pisteurs secouristes (comme ici), mais aussi les dameurs, les perchistes et les conducteurs de télésiège ne comptent pas mordre la poudreuse. La CGT a annoncé avoir déposé 40 préavis de grève, dont certains illimités. Cyril Entzmann/Divergence

Stations de ski. Avalanche de régressions pour les saisonniers

Vendredi, 14 Février, 2020

La CGT et FO appellent les travailleurs des remontées mécaniques à se mobiliser, ce samedi, contre les attaques multiples. La réforme drastique de l’assurance-chômage fera plonger nombre d’entre eux dans la pauvreté.

Le grand manteau blanc va se parer de rouge. Ce samedi, de nombreux saisonniers des remontées mécaniques des Alpes en passant par les Pyrénées ont prévu de délaisser les télésièges et les pistes de ski pour protester contre l’avalanche de régressions s’abattant sur eux. À l’appel de la CGT et de FO, de nombreux débrayages et rassemblements se dérouleront en plein chassé-croisé des vacances d’hiver. Les forçats des neiges refusent d’être percutés de plein fouet par la réforme de l’assurance-chômage. Depuis le 1er novembre 2019, les règles d’entrée dans le système ont changé. Six mois de travail sur 24 mois sont désormais nécessaires, contre 4 mois sur 28 mois précédemment. Le seuil de rechargement de droits à partir d’un mois travaillé est passé à six mois. Parmi ce million de précaires actifs en moyenne 4 mois et demi l’hiver, et pour certains 2 mois l’été, les primo-saisonniers et ceux en fin de droits vont se retrouver le bec dans l’eau, sans allocations, le printemps venu.

Mais le plus dur reste à venir. Le 1er avril, l’application du nouveau mode de calcul du salaire journalier de référence (SJR) va impacter tout le monde. Comme l’expose Pascal Charnaux, secrétaire national CGT des remontées mécaniques, « on va prendre en compte les jours travaillés mais aussi ceux non travaillés pour déterminer le montant de l’allocation. Comme nous avons de grandes périodes sans activité, cela va gravement nous pénaliser : les saisonniers pourront perdre 20 à 70 % de leurs indemnités. Notre métier est par essence périodique, s’il y avait de la neige toute l’année, ça se saurait ! Le chômage nous permet de tenir jusqu’à la saison d’après. Le gouvernement veut nous contraindre à nous former ou à nous tourner vers un autre travail, mais il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent  » !

L’amateurisme d’un gouvernement qui ne veut rien comprendre

Face à un exécutif prêt à tout pour abaisser les chiffres du chômage, les pisteurs secouristes, les dameurs (techniciens de la neige sur les pistes), les perchistes ou conducteurs de télésiège ne comptent pas mordre la poudreuse. La CGT a annoncé avoir déposé 40 préavis de grève, dont certains illimités. « La mobilisation s’annonce assez inédite », constate Pierre Scholl, responsable de la CGT des remontées mécanique basé en Savoie, département qui compte 45 000 saisonniers, dont 9 000 pour les remontées mécaniques. « On n’a jamais subi d’attaques aussi violentes, c’est un coup de semonce. Tout le monde est très inquiet. Ce samedi, on attend au moins 200 personnes au rond-point de Moûtiers, nous allons informer les touristes, leur dire que, derrière la vitrine de rêve, il y a des gens qui travaillent dans des conditions pas super, avec un niveau de vie cher dans les stations. Avec la chute des allocations, le s gens vont décrocher, tomber dans la misère. Si on n’est plus indemnisés, on perd la portabilité de la mutuelle. Cela va dégrader notre santé. »

Les femmes sont aussi en première ligne. À Avoriaz (Haute-Savoie), Priscilla Marini, conductrice de téléporté (télésiège) et déléguée syndicale FO, va devoir revoir toute son organisation. « Avant la naissance de mon fils, je faisais les saisons d’hiver, d’été et un troisième contrat dans la restauration en septembre. Depuis, j’ai arrêté celui de septembre, je ne voyais jamais mon fils. Avec la réforme de l’assurance-chômage, je vais perdre 400 euros par mois. Je vais être contrainte de rechercher un poste pour cette période, sachant que je n’ai jamais réussi à avoir un contrat au même endroit d’une année sur l’autre », précise la jeune femme devenue saisonnière à la suite d’un licenciement économique.

Reçu au ministère du Travail le 11 février dernier, Éric Becker, secrétaire fédéral FO en charge des remontées mécaniques et des saisonniers, a proposé un report de ces règles d’indemnisation. Sans succès. « On est dans l’amateurisme le plus total, on a l’impression que c’est un sujet incompréhensible pour le gouvernement, souligne le syndicaliste.  Ils ont du mal à comprendre que les gens au fond de la vallée ne vont pas tout quitter, famille, maison, pour aller ramasser les huîtres en Bretagne et ensuite des fruits dans le Sud ! Nous ne sommes pas des pions sur un échiquier. Dans les remontées mécaniques, beaucoup ont entre 40 et 50 ans, ils ne vont pas non plus aller suivre une formation de carreleur ou dans le BTP ! »

Allocations sacrifiées, convention collective menacée

D’autant que l’onde de choc de ces allocations sacrifiées se fera ressentir jusqu’à la retraite. Avec le projet de loi sur les pensions du gouvernement, ces carrières hachées, avec des saisons de plus en plus courtes à cause du changement climatique, vont payer le prix fort : « On ne sait pas comment on fera pour calculer les points, avec des périodes de chômage moins bien ou pas indemnisées, interroge Pierre Scholl. Nous n’avons également aucune reconnaissance de la pénibilité. Avec toutes ces catastrophes, on risque d’avoir des difficultés à recruter les prochaines années. »

Une autre menace pourrait se révéler dévastatrice pour les 18 000 saisonniers des remontées mécaniques. Avec la fusion des branches professionnelles, ils craignent de perdre l’article 16 de leur convention collective, spécificité qui permet la reconduction des contrats d’une année sur l’autre. Un petit rempart contre la précarité, dans une profession où les salaires dépassent rarement 2 000 euros. S’appuyant sur la décision du Conseil constitutionnel, le 29 novembre 2019 à la suite de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) posée par la CGT spectacle, limitant l’intervention du gouvernement dans le processus des fusions de branches, le syndicat demande le maintien de la branche et de sa convention collective en l’état.

Devant le mont Blanc qui pointe à l’horizon, Yvan Bellebouche, conducteur de télésiège à la station des Deux Alpes (Isère) et délégué syndical CGT, voit défiler 15 000 personnes tous les jours. Si le soleil irradie, le froid est toujours aussi pénétrant. « Il fait moins dix degrés. Les pisteurs, qui sont toujours sur les skis, ont les genoux foutus et mal au dos… On est loin d’être en vacances. »

À terme, la structure économique et sociale des contrées montagnardes pourrait pâtir de ces multiples attaques. Yvan redoute de devoir renoncer à son choix de vie proche de la nature. « Dans la région d’Oisans, on a six vallées, et 10 000 personnes subsistent de l’activité saisonnière, consomment sur place, vont à l’école. Il y a deux, voire trois saisons avec les activités de randonnée et de vélo. Pôle emploi m’a déjà dit de trouver un “vrai” boulot, mais il n’y en a pas ! Je vais me retrouver avec 300 euros de moins. Est-ce qu’on va pouvoir rester ? Cette réforme de l’assuran ce-chômage va entraîner une déflagration. »

Cécile Rousseau
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