«Paris-Brest», de Philippe Lioret. (Photo : Phlippe Lioret)
«Paris-Brest», de Philippe Lioret. (Photo : Phlippe Lioret)
Vendredi, 27 Mars, 2020

Télévision. Philippe Lioret : « Les tragédies grecques sont des histoires de famille »

Entretien. Pour la première fois, le cinéaste a réalisé un film pour la télévision. Adapté du roman de Tanguy Viel, Paris-Brest sera diffusé vendredi soir sur Arte. L’auteur de Welcome  nous raconte sa relation avec la littérature et le théâtre, qui nourrissent son cinéma.

Après Emmanuel Carrère (D’autres vies que la mienne) et Olivier Adam (Je vais bien, ne t’en fais pas), vous avez choisi d’adapter Tanguy Viel. Sur quels critères choisissez-vous ces œuvres ?

Philippe Lioret. Ça ne m’est encore jamais arrivé de trouver une histoire qui parte comme ça, automatiquement, en adaptation. C’est d’ailleurs pratiquement impossible dans la mesure où le roman, et particulièrement le roman français, laisse une place particulière aux aphorismes et aux commentaires de l’auteur. Ça, au cinéma, ça ne marche pas. Quand je lis le livre, si quelque chose m’accroche et que cela fait son chemin dans mon esprit… j’ai absolument besoin de me raconter l’histoire à ma façon. Par exemple, lorsque j’ai lu Je vais bien, ne t’en fais pas, d’Olivier Adam – qui n’est pas son meilleur livre –, j’y ai trouvé quelque chose de formidable… si je racontais l’histoire à l’envers. Dans le roman, on sait dès les premières pages que c’est le père qui écrit les lettres. C’est une question de point de vue. Avec Toutes nos envies, adapté du livre  d’Emmanuel Carrère ( D’autres vies que la mienne - NDLR), c’est un peu différent, je n’ai pris que la deuxième partie. Notamment parce qu’il n’était pas question de reconnaître qui que ce soit : il y avait des gens encore vivants, des enfants… C’est d’ailleurs la seule fois où j’ai demandé son avis à un auteur. Emmanuel m’a dit : « D’accord, trahis-moi… »

Et pour Paris-Brest ?

Philippe Lioret. Je me suis dit que ce qu’il y avait d’intéressant, c’était le livre lui-même, et ce qu’il pouvait amener comme ressentiment, comme confusion… c’est ce qui amène la situation à son paroxysme. Ce livre écrit par Colin, que les parents voient débarquer avec appréhension, c’est une autofiction qui va raconter leur vie, et cela, il n’en est pas question, parce qu’ils n’en sont pas très fiers, de leur vie. Le livre va donc devenir un personnage à part entière.

Ce n’est pourtant pas cette œuvre de Viel que vous vouliez transposer à l’écran, mais Article 353 du Code pénal…

Philippe Lioret. On va avoir l’impression que je cours après les adaptations (rires). Ce qui m’avait plu dans Article 353…, c’est un procédé narratif applicable au cinéma dans un dispositif inédit. L’idée que j’avais était assez baroque : monter en parallèle un film et une pièce de théâtre, ce qui fonctionnait bien puisque l’essentiel du livre est un face-à-face entre deux personnages. J’aurais sorti les deux œuvres le même jour, dans les salles et au théâtre, avec les mêmes acteurs. C’était une façon de faire du cinéma au théâtre et du théâtre au cinéma – il y avait un dispositif de mise en immersion des spectateurs avec des scènes du film. J’ai toujours rêvé de mettre en scène une pièce de théâtre, mais ça s’est jamais fait. Bref, lorsque j’en ait parlé à Tanguy, il était partant, mais son éditrice avait déjà vendu les droits…

Comment Arte s’est-elle invitée dans l’équation ?

Philippe Lioret. J’ai toujours été réticent à faire un film pour la télé : je me disais qu’il y avait plus de travail à cause du manque de moyens… Et puis, ça n’est diffusé qu’une fois. D’accord, on fait plein de spectateurs, mais après, on n’en entend plus parler. Mais quand Nicole Collet (la productrice) m’a mis Paris-Brest entre les mains, j’ai tout de suite vu l’intérêt de l’histoire. Ces personnages, cette cupidité ambiante que je connais un peu de mon histoire familiale… ça m’a plu. Ce qui me faisait peur, c’est de ne pas pouvoir travailler comme je le voulais. Par exemple, les silences, les non-réponses à une question dans l’écriture d’une scène sont plus forts que le texte, parfois. Mais Arte ne s’est pas immiscée dans ma manière de fonctionner. J’ai eu une liberté totale.

Dans Paris-Brest, il y a tous les ingrédients du film chabrolien : l’argent, les faux-semblants, la compétition sociale…

Philippe Lioret. J’aimais beaucoup Claude Chabrol, mais il n’a jamais été une influence pour moi. De cette époque, la Nouvelle Vague, j’ai plutôt admiré les films de quelqu’un qui est resté en marge de ce mouvement, Claude Sautet. Si je devais me référer à quelqu’un parfois, ce serait plutôt lui : ses films sont construits comme des tragédies grecques, avec des personnages qui vivent des situations difficiles et pourtant tellement communes à nous autres, de faux-semblants, de trahisons… Sautet a probablement été plus chabrolien que Chabrol.

Cette référence à la tragédie grecque, vous la faites souvent.

Philippe Lioret. Peut-être… c’est parce que cette tragédie grecque, ce sont seulement des histoires de famille. On ne parle jamais aussi bien que de ce qu’on connaît le mieux, et c’est souvent la famille, avec sa cohorte de bonheurs et de malheurs…

Entretien réalisé par Grégory Marin

Paris-Brest, de Philippe Lioret, sur Arte, vendredi 27 mars, à 21 heures, et sur Arte.tv jusqu’au 25 avril 2020.

À lire : «Paris-Brest», de Tanguy Viel (Éditions de Minuit, 2009), «D’autres vies que la mienne», d’Emmanuel Carrère (POL, 2009), et «Je vais bien, ne t’en fais pas», d’Olivier Adam (Le Dilettante, 2000).
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