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Turquie. « Ma condamnation serait celle de l’empathie et de la conscience »

Vendredi, 14 Février, 2020

Suspendu depuis trois ans, le procès de l’écrivaine turque en exil Asli Erdogan reprend ce vendredi. Accusée de propagande, elle risque neuf ans de prison.

Le 30 janvier dernier, une lettre d’Asli Erdogan est arrivée dans les boîtes mail des journalistes, alertant sur sa situation. « Chers amis, chers collègues, Comme vous vous en souvenez peut-être, j’ai été arrêtée le 16 août 2016, au prétexte que j’étais membre du symbolique comité consultatif d’Özgür Gündem, un journal pro-Kurde, tout à fait légal, en même temps que les deux rédacteurs en chef. » Libérée le 29 décembre 2016, après quatre mois et demi de détention, et placée sous contrôle judiciaire, elle a trouvé refuge à Francfort, où elle a bénéficié d’un appartement et d’une bourse. Mais le procès n’est pas terminé. Après trois ans de suspension et de reports, il doit reprendre ce vendredi, avec un nouveau procureur. Accusée de propagande sur la base de quatre articles, Asli Erdogan risque jusqu’à neuf ans de prison. « Le procureur dit que je fais de la propagande en parlant des civils tués et en faisant passer des membres du PKK pour des civils. Les articles incriminés sont très littéraires comme “ Journal du fascisme, aujourd’hui ”, le monologue d’un individu broyé par un système autoritaire. Curieusement, aucun de mes articles sur Cizre, où 60 Kurdes ont été brûlés dans des caves, ne figure dans le dossier », explique l’écrivaine.

Une campagne massive de lynchage médiatique

C’est une femme affaiblie, amaigrie, mais toujours combative que nous avons rencontrée ce mercredi. Cet automne, elle a été opérée deux fois pour une très grave paralysie de l’intestin. « J’ai vécu la période la plus difficile de ma vie. C’est un symptôme post-traumatique. Le blocage a probablement à voir avec la mémoire, encore une chose qu’ils m’ont volée. » Fin octobre, alors qu’elle doit entrer à l’hôpital, elle apprend qu’une campagne massive de lynchage médiatique vient d’être lancée contre elle en Turquie.

Dix jours plus tôt, elle a donné un entretien au journal italien la Repubblica et ses propos ont été mal traduits : « J’avais dit que le système éducatif turc était militariste, nationaliste et encourageait à développer des sentiments contre l’ennemi. Et le journaliste a titré : “ Nous sommes endoctrinés pour voir les Kurdes comme des ennemis ”. C’est une légère torsion de ce que j’ai dit, car je n’ai pas mentionné les Kurdes. J’ai travaillé comme journaliste depuis 1998 et j’ai toujours écrit sur des thèmes risqués : la torture, les Kurdes, les Arméniens. Aucun de mes articles n’a été poursuivi en justice parce que je sais ce qui est interdit et ce qui ne l’est pas. La même semaine, j’ai fait un discours très critique sur l’attaque turque en Syrie à la Foire du livre de Francfort. Je crois que ça a été le déclencheur. »

Quelques jours plus tard, le quotidien belge le Soir reprend l’entretien italien avec la traduction erronée. Internet s’enflamme, les éditorialistes se déchaînent et les journaux turcs dénoncent en une « celle qui aime les terroristes ». « Le ministre de l’Éducation a fait une déclaration disant que j’étais mandatée par les Européens pour discréditer la Turquie. Une campagne a commencé pour qu’on me retire la citoyenneté turque. On m’a accusée d’être une traîtresse. Ma mère et moi avons été traitées de prostituées. J’ai démenti la phrase, le Soir l’a retirée, mais rien n’a changé. »

Dans ce contexte, la décision brutale de reprendre le procès ne peut pas être une coïncidence. « Tout ça a été planifié, pour briser le cercle de solidarité autour de moi », analyse Asli Erdogan.

L’effondrement du système judiciaire

Depuis qu’elle a quitté la Turquie, la situation s’est encore dégradée, le régime de Recep Tayyip Erdogan ayant déclenché une guerre totale contre les intellectuels, écrivains et journalistes. Accusé d’avoir envoyé des messages subliminaux à la télévision la veille de la tentative de coup d’État de 2016, le journaliste et romancier Ahmet Altan a été condamné à la perpétuité aggravée après avoir été libéré puis remis en prison pour avoir refusé de se taire. Incarcéré depuis deux ans, le philanthrope libéral Osman Kavala est accusé de « tentative de renversement du gouvernement » pour avoir soutenu le mouvement de contestation de Gezi, en 2013. « Nous assistons à un effondrement du système judiciaire. On parle d’Ahmet, d’Osman et de moi, mais ça va bien plus loin. Il y a des centaines de milliers de cas. S’ils nous traitent comme ça, imaginez comment ils traitent les autres ! Un homme que j’ai rencontré à Francfort a été condamné à deux ans et demi juste parce qu’il a dit dans un tweet : “aussi stupide que Bilal ”, le fils d’Erdogan. Une fille de 22 ans, membre du HDP (parti de gauche pro-kurde), qui était dans la même prison que moi, a été condamnée à 33 ans pour avoir participé à une manifestation. La situation est bien pire que ce que reflètent les journaux européens, c’est vraiment du fascisme », martèle Asli Erdogan. En Turquie, ses livres et ceux d’Ahmet Altan, disponibles en librairie, sont retirés des bibliothèques publiques et universitaires.

Début janvier, l’écrivaine, dont Actes Sud publie un recueil de textes en avril, a déménagé à Berlin, où elle est assez isolée. Il y a deux semaines, elle a été placée sous haute protection par la police de Genève, où elle s’est rendue pour assister à l’opéra l’Enlèvement au sérail, auquel elle a collaboré. Son passeport turc expire dans un an et demi et elle pense sérieusement à demander l’asile dans un pays européen. « Même si je suis acquittée, je ne pourrai pas rentrer en Turquie. Ils trouveront n’importe quelle phrase dans une interview pour me condamner. Mon destin est scellé. Mais si je suis condamnée, ce sera une condamnation de ce pour quoi je me suis toujours battue : l’empathie et la conscience. C’est très grave. Ce n’est pas qu’une attaque de la liberté d’expression, ils veulent me punir parce que j’ai éprouvé du chagrin pour les morts. »

Sophie Joubert
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