Jeudi, 28 Mai, 2020

Avignon. Le Off mis hors jeu, l’occasion de se réinventer

Les festivals – In et Off – de la cité papale ne pourront pas se dérouler, pour cause de pandémie. Le Off, dont les professionnels pointent les dérives depuis plusieurs années, veut profiter de ce temps pour se refonder. Les priorités : se donner des règles respectant les droits sociaux de ses travailleurs tout en interrogeant la qualité de sa production artistique.

Sous le sourire et l’accent ensoleillé, les mots sont graves. « Nous voulons défendre le spectacle vivant, qui, depuis plus de deux mois, ne l’est plus vraiment », lance Julien Gelas, codirecteur du Théâtre du Chêne-Noir, dont il partage la direction avec Gérard, son père, fondateur en 1971 de ce lieu emblématique et mythique du Off installé dans l’ancienne abbaye Sainte-Catherine, au cœur d’Avignon.

Auteur, compositeur et metteur en scène, Julien Gelas y a cru jusqu’au 13 avril dernier. Les rendez-vous culturels de l’été allaient peut-être pouvoir se tenir. Mais le Covid-19 a parlé plus fort et il a fallu se rendre à l’évidence : le Festival d’Avignon (le In comme le Off) ne se tiendra pas en juillet.

Sans ressources

Derrière la douche froide de la crise sanitaire, une autre est apparue. Si les spectateurs se sont vus privés de réjouissances, de rire, de songe, de tendresse, de remue-méninges tous azimuts, les artistes, techniciens, décorateurs et autres petites mains du spectacle se sont retrouvés brutalement sur le pavé. Les intermittents ont obtenu depuis que leurs droits au chômage soient prolongés, mais pour d’autres les pertes sont encore plus dures.

Le Off aurait dû accueillir plus de 1 600 spectacles cette année, soit des milliers d’artistes et techniciens qui, pendant près d’un mois, investissent la cité papale et vivifient l’économie locale. Tous se sont retrouvés brutalement sans perspectives ni ressources. Pour autant, si le In est clairement identifié et structuré, avec une programmation établie par son directeur Olivier Py et son équipe, le Off, lui, ne répond qu’à « une dérégulation totale » de ce grand marché du théâtre qu’il est devenu, estime Julien Gélas, qui, dans une lettre ouverte, écrit noir sur blanc : « La crise que nous traversons nous prive de toutes les joies du Festival, mais aussi de toutes ses dérives, qui depuis des années n’ont cessé d’être soulignées, discutées, sans que nous ayons ensemble la détermination suffisante pour les infléchir. Le temps du silence auquel nous sommes contraints est le temps du changement. »

Pierre Beffeyte, président de l’association Avignon festival & compagnies (AF & C), qui chaque année édite le lourd catalogue-programme du Off et gère les cartes d’abonnement pour les spectateurs, veut lui aussi battre le fer tant qu’il est chaud. « Pour toutes ces compagnies qui ne pourront pas venir se produire, cette histoire est une tragédie, et l’impact sera dramatique pour la ville », dit-il. Mais cela ne doit pas faire oublier que depuis des années : « Ce Off est l’illustration de ce que produit la dérégulation du marché poussée à son paroxysme. La majorité des artistes ne sont pas payés de leur travail (faute de recettes suffisantes et parce que la plupart des compagnies sont pauvres – NDLR), les prix des locations des salles et d’hébergements sont multipliés par quatre ou cinq à cette période et on devrait trouver cela normal ? En outre, dans des lieux qui affichent jusqu’à huit ou neuf spectacles différents par jour, on est en droit de poser cette question : où est la qualité artistique ? »

De nouveaux contours

Et ils ne sont pas les seuls à dire de plus en plus haut que le moment est sans doute venu de dessiner de nouveaux contours à ce Off créé en 1966 en marge du In par deux metteurs en scène reconnus et déjà sur place, André Benedetto, du Théâtre des Carmes, et Gérard Gelas. Certaines fédérations de compagnies de théâtre et des associations ou syndicats, comme les Sentinelles et le Synavi, réclament l’organisation « d’états généraux » ; d’autres, comme les Artisans du spectacle, s’inquiètent de l’avenir du spectacle vivant et de celui « de 1,3 million de personnes œuvrant dans le spectacle et la culture ».

Pierre Beffeyte ajoute que, dans l’urgence, « nous avons fait tout notre possible pour aider les structures les plus en difficulté, notamment pour que le maximum de salles remboursent les compagnies qui avaient versé des arrhes de réservation ». Dans un second temps, le président d’AF & C vient de lancer une large consultation, « ouverte à tous, qui pose d’abord ces deux questions : quel est votre Festival idéal ? Quels moyens mettriez-vous en œuvre pour y parvenir ? ». À partir de là, une dizaine de thématiques seront retenues, mises en débat public si possible dans les théâtres de la localité dès la fin juillet ; puis, en novembre, un nouveau cadre devrait être présenté. « Les pouvoirs publics devront soutenir et s’engager dans ce nouveau chantier, précise-t-il, sans quoi toute modification serait illusoire. »

Pour Julien Gelas, un changement de structure « nécessitera de la bonne volonté de toutes les parties concernées. On peut imaginer de véritables coréalisations entre les compagnies et les théâtres, une limitation des spectacles qui reviennent plusieurs années de suite, des musicaux, etc. N’oublions pas qu’il n’y a pas de liberté sans règles et que, sans cela, c’est la porte ouverte au chaos. C’est ce qui s’est produit dans le Off ».

Un rêve qui perdure

La metteure en scène et autrice Lisa Guez, dont la pièce « les Femmes de Barbe-Bleue » était programmée cette année dans un premier temps au Théâtre des Carmes-André-Benedetto, puis finalement dans le In après avoir remporté le prix du festival Impatience, à Paris, note que « dans notre petit milieu de théâtre, tout le monde critique et pourtant se précipite à Avignon. Sans doute qu’une idée de naissance et de rassemblement fait l’identité de ce festival, qu’un rêve de théâtre y perdure, archaïque et puissant. Jean Vilar disait : “construire des théâtres, folie nécessaire” ».

En octobre, lors des vacances de la Toussaint, pourrait de dérouler à Avignon une Semaine d’art, ainsi nommée en souvenir de la Semaine initiée par Vilar justement en 1947 et qui préfigura le Festival. Le In et les théâtres permanents de la ville (Balcon, Chêne-Noir, Chien-qui-Fume, Halles et Carmes) devraient programmer alors plusieurs pièces. « J’espère bien que cela pourra se faire, avec un programme commun, ajoute Julien Gelas, pour montrer que l’art est toujours vivant et que nous sommes toujours debout. »

Gérald Rossi
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