Michel Desjoyeaux à Port-la-Forêt (Finistère), le 17 octobre 2018. (Photo : Fred Tanneau/AFP)
Michel Desjoyeaux à Port-la-Forêt (Finistère), le 17 octobre 2018. (Photo : Fred Tanneau/AFP)
Vendredi, 10 Avril, 2020

Confinement : les conseils et le vécu du navigateur en solitaire Michel Desjoyeaux 

Entretien. Seul navigateur à avoir remporté deux fois le Vendée Globe, tour du monde en solitaire sans escale, ni assistance (2000-2001 en 93 jours et 2008-2009 en 84 jours), Michel Desjoyeaux consacre désormais son temps à son écurie de course au large, Mer agitée. Pour le skippeur, le confinement imposé pour lutter contre la pandémie de Covid-19 est très différent de l’isolement d’un navigateur en solitaire. Entretien.

Y a-t-il des similitudes entre le confinement que la population vit actuellement et la navigation en solitaire ?

Michel Desjoyeaux. Le coureur au large, contrairement aux gens en confinement, a choisi de disputer une compétition, c’est une démarche volontaire. On ne fait pas ça pour s’isoler ou se confiner. Et puis, en mer, on a moins de confort, pas d’eau chaude, pas de douche, pas de frigo, pas de chauffage et encore moins de toilettes… Les gens, eux, ne sont pas obligés d’aller laver leur seau ! (rires) On a aussi moins de liberté de mouvement, on ne peut pas sortir pour aller à la boulangerie ou l’épicerie du coin. On emmène trois mois de vivres, c’est de l’autonomie totale.

Malgré ces différences, une certaine routine s’installe-t-elle ?

Michel Desjoyeaux. Le truc primordial dans le confinement, c’est de prendre le rythme et de le garder. En mer, on n’attend pas que le temps passe, le temps n’est pas rythmé de la même manière, il n’y a pas de lever et de coucher comme à terre, c’est la météo et le bateau qui décident, tu es à leur disposition. Mais on s’installe peu à peu dans une certaine routine, on a des habitudes… Cette routine est nécessaire, sinon tu perds un peu les pédales. Durant le Vendée Globe, il y a des longueurs à la descente et à la remontée de l’Atlantique, le long du Brésil. Le vent est stable, il ne se passe pas grand-chose, pas de stratégie particulière, c’est tout droit. Mais, durant tous les autres moments, on est très occupé. À tel point qu’on en arrive alors à se mettre en dette de sommeil alors qu’en ce moment, en confinement, c’est plutôt le contraire.

À bord d’un bateau, la solitude pèse-t-elle ?

Michel Desjoyeaux. L’intérieur d’un 60 pieds Imoca – une classe des voiliers monocoques de 18,28 mètres –, c’est un comme un studio d’étudiant, ça fait environ 20 m 2. Je ne m’y suis jamais senti à l’étroit. On a trop de choses à faire. Et puis, on est moins seul que les gens en confinement, car si on court en solitaire, des milliers de gens s’intéressent à nous. À bord, en dehors des manœuvres, la vie est très rythmée par la réception des informations météo et des classements, la communication avec la terre, l’alimentation et le sommeil.

Quelle part joue le mental ?

Michel Desjoyeaux. En confinement, à part renverser ta tasse de café, il ne peut pas t’arriver grand-chose. En mer, tu peux casser à bord, ça remet beaucoup de choses en cause. Il faut réparer… On est obligé d’être pragmatique. Et puis, on rencontre des coups de mou terribles. Personne ne le raconte parce que ça casse le mythe du héros, mais tu passes par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel durant le Vendée Globe. Ça m’est arrivé plusieurs fois. Même quand tu es leader avec un paquet d’avance. Durant le confinement, qui devrait durer au moins 45 jours, les gens vont avoir des hauts et des bas, c’est normal. Être seul à bord, à part quelques albatros et dauphins qui nous rendent visite, ça permet de se lâcher, de libérer l’énergie qui s’accumule et de rebondir très vite. En groupe, tu te retiens de péter les plombs et c’est normal. Il peut donc y avoir une accumulation de tensions difficile à gérer…

Que conseilleriez-vous aux Français qui sont en confinement ?

Michel Desjoyeaux. D’en profiter pour se reposer, bouquiner, bricoler, faire un tas de choses qu’on n’a pas le temps de faire en temps normal… En mer, j’aimais bien écouter de la musique et lire quand j’en avais le temps. Les grilles de sudoku m’avaient pas mal occupé. J’en avais fait un bon indicateur de ma lucidité : quand je n’arrivais plus à mettre des chiffres dans les cases, c’est qu’il fallait aller dormir.

Entretien réalisé par Nicolas Guillermin
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