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Jeudi, 26 Mars, 2020

Corée du sud. Sourire, le supplice du candidat face au robot recruteur

A Séoul, de plus en plus d’entreprises recourent à l’intelligence artificielle pour le recrutement des employés. Des jeunes prennent désormais des cours afin d’apprendre à répondre à un robot dans l’espoir de décrocher un emploi. Ces méthodes accentuent le stress chronique des diplômés, élevés depuis l’enfance dans une concurrence scolaire poussée à l’extrême.

Sourire est un art qui ne s’improvise pas, surtout devant un robot. Pour se préparer aux entretiens d’embauche, les candidats sud-coréens doivent désormais apprendre à penser comme un robot. Depuis quelques années, les chaebols, les grands conglomérats nationaux, ont de plus en plus recours à l’intelligence artificielle (IA) afin de recruter leurs futurs employés. « Ne force pas un sourire avec tes lèvres. Souris avec tes yeux. » Le conseil du consultant en carrières Park Seong-jung pourrait prêter à l’ironie. Pas dans une société où les jeunes connaissent un taux de chômage de 7,1 %, où le taux de salariés précaires, intérimaires ou en CDD « irréguliers » atteint 33 % et où la pression à la performance est à son maximum.

des logiciels de tri aux robots testeurs

En 2019, Park aurait déjà dispensé ses conseils à 700 étudiants, jeunes diplômés et professeurs. « Les étudiants ont du mal avec l’émergence de l’intelligence artificielle. Mon objectif est de les aider à se préparer pleinement à y faire face », relate Park Seong-jung. Coachs et consultants ont ainsi flairé le bon filon en dispensant désormais des cours de gestion de l’IA dans le recrutement aux étudiants. Pour un forfait de trois heures, les candidats devront ainsi débourser 100 000 wons (77,70 euros).

En 2018, le tout-puissant groupe Lotte, dont les activités s’étendent de l’agroalimentaire au tourisme en passant par la chimie, la construction, la finance et le sport, lançait une vaste campagne de recrutement de 800 personnes. Il communiquait pour l’occasion sur la mise en place d’un logiciel capable d’analyser des milliers de curriculum vitae et lettres de motivation en quelques heures. Mieux, la start-up Midas IT a développé un robot capable, selon elle, de mener des entretiens d’embauche via des questions et des jeux à même de tester la manière « dont la personne s’intègre dans un poste », selon Chris Jung, directeur général de Midas IT. Le logiciel analyse ensuite les expressions du visage, le nombre de mouvements exprimant la « peur » ou la « joie », les tics et la tonalité de la voix. De quoi crisper davantage le candidat. « L’intelligence artificielle ne posera pas spontanément de questions personnelles. Ça risque d’être un exercice inconfortable. Je pense m’inscrire à des cours préparatoires », explique Yoo Wan-jae, 25 ans, demandeur d’emploi, cité par Reuters.

« la machine lira tout sur notre visage »

Le système séduit au-delà des frontières sud-coréennes puisque la multinationale néerlando-britannique Unilever s’en est également saisie et se réjouit d’avoir vu la discrimination à l’embauche ainsi réduite ! Toutes les entreprises y ayant recours précisent qu’un recruteur fait de chair et d’os a ensuite à charge de valider ou non les choix de l’IA. Problème, le malaise de l’homme face à la machine. Car l’entretien commence généralement ainsi : « Bonjour et bienvenue à cet entretien d’embauche par intelligence artificielle. Pour commencer l’interview, vérifions votre webcam et votre micro. Veuillez placer votre visage dans la zone indiquée puis cliquez sur le bouton. » Puis, des questions pour apprécier la probité du candidat : « Vous êtes en voyage d’affaires avec votre patron et vous le repérez utilisant la carte (de crédit) de l’entreprise pour s’acheter un cadeau. Que direz-vous ? »

À 22 ans, Kim Seok-wu a échoué face à l’intelligence artificielle et a décidé de continuer ses études supérieures de peur d’échouer de nouveau face à un robot recruteur. « Je pense que c’est sans espoir si toutes les entreprises généralisent ce système pour l’embauche », lâche l’étudiant, avant de poursuivre : « Toute préparation semble dénuée de sens puisque l’intelligence artificielle lira sur nos visages si nous inventons quelque chose. »

Des méthodes de recrutement qui ajoutent donc au stress des jeunes diplômés, élevés depuis l’enfance dans une concurrence scolaire poussée à l’extrême afin d’intégrer les meilleures universités et espérer un mariage correct. Huit étudiants sud-coréens sur dix disent ainsi avoir recours à des cours hors du temps scolaire. À Séoul, le quartier de Noryangjin regorge de classes de ce type. Ce modèle de réussite est décrit dans le livre « Génération B », de Chang Kang-myoung, où les jeunes s’échinent à vouloir intégrer les meilleures universités puis un grand groupe comme Samsung… avant d’élaborer un suicide collectif.

« Ma stratégie était de suivre d’abord une classe qui préparait à toutes les matières de l’examen et de prendre une inscription supplémentaire ou un cours en ligne pour m’améliorer dans une discipline si nécessaire. Je visais l’examen écrit de la collectivité locale de Séoul (…) ainsi que celui de l’État. (…) Si je réussissais du premier coup à l’un d’eux, c’était gagné. Mais si j’échouais aux deux ? J’en avais mal au crâne rien que d’y penser », explique l’un des personnages de « Génération B ».

endurer et réussir

En 2018, le documentaire « Mon cher génie », de Koo Yun-joo, s’immergeait également dans le quotidien d’une famille soumise à l’injonction permanente à la réussite. Un plan sur une affiche placardée dans une école primaire, faisant valoir que « seuls ceux qui endurent la souffrance peuvent sourire », résumait à lui seul cet état d’esprit.

À l’origine d’un taux de dépression et de suicide parmi les plus élevés au monde, cette pression se poursuit dans le monde du travail. Selon un rapport de Statistics Korea, daté de 2017, 37,2 % des jeunes Sud-Coréens déclarent souffrir de stress chronique. Un état de fait qui n’épargne pas l’univers pailleté de la K-pop, la pop coréenne. « Je suis cassé de l’intérieur. La dépression qui me ronge doucement m’a finalement englouti tout entier. (…) Ne me blâmez pas, mais dites que j’ai bien travaillé », écrivait le chanteur Kim Jong-hyun dans sa lettre d’adieu. Après l’émotion suscitée par son suicide, la société avait été touchée par un vaste mouvement remettant en question ses fondements mêmes. Dans cette quête de sens, temps libre et initiative personnelle sont les maîtres mots.

Par ailleurs, alarmés par le faible taux de natalité, des parlementaires sud-coréens invitaient il y a quatre ans de jeunes Coréens à s’exprimer sur la question. La réponse fut sans ambages : « Je ne veux pas que mon enfant hérite de la vie que je mène actuellement. Plutôt que de savoir comment encourager les gens à avoir des enfants, nous devons d’abord nous demander comment faire pour que les gens considèrent leur vie comme digne d’être vécue », disait alors Kwon Ji-wong, le représentant des jeunes de Séoul, cité par le quotidien « Hankyoreh ».

Lina Sankari
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