Si Bernie Sanders renonce à la course à l’investiture, on le trouvera encore au Sénat ou sur les estrades des meetings, afin de faire prévaloir ses idées et défaire Donald Trump. Stefani Reynolds/CNP/Abacapress.com
Si Bernie Sanders renonce à la course à l’investiture, on le trouvera encore au Sénat ou sur les estrades des meetings, afin de faire prévaloir ses idées et défaire Donald Trump. Stefani Reynolds/CNP/Abacapress.com
Jeudi, 9 Avril, 2020

États-Unis. Bernie Sanders met fin à sa campagne, pas à la lutte

Le sénateur socialiste du Vermont l’a annoncé hier soir : dans le contexte d’une crise sanitaire et sociale inédite, il ne briguera plus les votes des électeurs dans le cadre de la primaire démocrate.

Alors que son nom figurait encore sur les bulletins de vote lors d’un surréaliste scrutin dans le Wisconsin mardi, Bernie Sanders a annoncé hier son retrait de la course à l’investiture du Parti démocrate pour la présidence des États-Unis. La nouvelle a pu surprendre observateurs et acteurs politiques : rien ne laissait présager que le sénateur du Vermont puisse mettre fin à sa campagne, même s’il n’avait pas caché qu’après une succession de défaites, lui et son équipe « réexaminaient » le sens de sa candidature. C’est encore ce qu’il avait répété dans une interview exclusive publiée dans le magazine progressiste The Nation, publiée hier midi. Dans un échange mené, le 1er avril, par John Nichols, un journaliste qui suit Sanders depuis de très nombreuses années, le challenger de Joe Biden ne cachait pas qu’il y avait débat parmi ses proches et soutiens. « Certains disent : « C’est probablement une bonne idée de s’asseoir avec Biden et d’essayer de conclure quelque chose. » D’autres me disent : « Il faut se battre jusqu’au dernier vote à la convention. » Et d’ajouter : « Dieu sait à quoi cette convention va ressembler. Ce ne sera pas une convention réelle. Ce sera une convention virtuelle. » » Et désormais sans suspense : elle intronisera Joe Biden comme le porte-drapeau du Parti démocrate afin de chasser Donald Trump de la Maison-Blanche.

S’il avait refusé de jeter l’éponge après un retentissant retournement à son désavantage lors du Super Tuesday – comme l’y appelaient de nombreuses voix de l’establishment – puis lors de revers successifs les semaines suivantes, Sanders n’avait pas pour autant perdu le sens des réalités. Il le disait en ces termes à The Nation : « Pour être honnête, je suis raisonnablement doué en arithmétique et je comprends que nous avons 300 délégués de moins que Biden et que notre chemin vers la victoire serait très étroit. Je comprends aussi qu’au moins une douzaine d’États ont reporté leur primaire. Et je comprends, croyez-moi, que la nature de la campagne – et cela est très, très douloureux   – a radicalement changé. Cela a changé pour Biden. Cela a changé pour moi. » En réalité, elle a beaucoup plus changé pour Sanders que pour Biden.

Au moment où la courbe des cas et décès liés au coronavirus est devenue exponentielle, la campagne des primaires a, de fait, été reléguée au second plan. L’épidémie a « immobilisé » le rapport des forces là où il en était : favorable à l’ancien vice-président de Barack Obama. Quelques semaines plus tôt, il était exactement l’inverse.

Une manœuvre diligentée par l’establishment

Après une année 2019 poussive où Elizabeth Warren semblait pouvoir incarner l’aile progressiste, Bernie Sanders – malgré son âge (78 ans) et un goût de déjà-vu – a repris la corde au moment où cela compte le plus : lors de la cristallisation de janvier, puis lors des premiers votes avec trois victoires d’affilée au vote populaire. Tout le monde le considérait alors comme le favori. La manœuvre, alors diligentée par l’establishment, figurera sans doute dans les manuels de campagne ou les bibles d’étudiants en science politique : retrait de Pete Buttigieg et d’Amy Klobuchar derrière Joe Biden, éclatant vainqueur de la primaire en Caroline du Sud. Le rassemblement ne s’opérait pas du côté des progressistes, Elizabeth Warren restant en piste. Le 3 mars dernier, le Super Tuesday – quatorze États avec un tiers du total des délégués – devait constituer le tremplin pour Bernie Sanders. Il a finalement fonctionné comme une trappe s’ouvrant sous les pieds de l’outsider socialiste.

Bernie Sanders a mis fin à sa campagne, pas à sa carrière politique. On le trouvera encore au Sénat ou sur les estrades des meetings – si tant est que ceux-ci puissent de nouveau se tenir d’ici novembre – afin de faire prévaloir ses idées et défaire Donald Trump. L’histoire ne manque jamais d’ironie : c’est au moment où une crise sanitaire, sociale et économique quasiment sans égale met en lumière le bien-fondé des propositions de Sanders que ce dernier doit renoncer à les incarner en tant que président des États-Unis. On ne doute pas que, opiniâtre, voire têtu, il continuera de les porter : c’est l’histoire de plus d’un demi-siècle d’engagement.

Christophe Deroubaix
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