Mardi, 4 Février, 2020

La chronique de Barbara Romagnan. La prison, le plaisir et la tristesse

Le bac ajouté à la semi-liberté préparent la réinsertion dans un parcours plus compatible avec la vie en société.

L’année dernière, je donnais des cours d’alphabétisation en prison par l’intermédiaire d’une association. Cela m’a permis de rencontrer de nombreux détenus, dont certains déjà évoqués dans cette chronique. J’ai ensuite préparé au bac de jeunes adultes. Ceux qui se sont finalement inscrits à l’examen l’ont obtenu, parfois brillamment. Ils ont notamment eu d’excellentes notes en français.

Évidemment, ça m’a fait plaisir, pour eux d’abord mais pour moi aussi, ayant ainsi le sentiment d’avoir fait quelque chose d’utile. Contente, je l’ai été encore plus quand j’ai appris qu’ils avaient tous obtenu une semi-liberté, leur permettant de poursuivre des études, leur vie. La semi-liberté est un régime qui permet au condamné d’exercer une activité en dehors de l’établissement, une activité professionnelle, une formation, un stage… en général, il doit rentrer le soir dans un centre pénitentiaire. Ça m’a fait vraiment très plaisir. Ce n’est pas grand-chose et un peu naïf, mais je me suis dit qu’ils étaient sur une dynamique positive : retrouver un peu de liberté, poursuivre une formation. Pour la société aussi, il me semble que c’est mieux. Ils avaient déjà purgé l’essentiel de leur peine (trois ou quatre ans, si mon souvenir est bon) et le bac ajouté à la semi-liberté préparent leur réinsertion dans un parcours plus compatible avec la vie en société.

J’ai repensé à nos discussions sur une pièce de Marivaux, l’Île des esclaves. Un maître et son esclave ont fait naufrage sur une île, l’île des esclaves donc, appelée ainsi car, cent ans plus tôt, des esclaves échappés d’Athènes s’y seraient établis. Sur cette île, les esclaves deviennent maîtres et les maîtres des esclaves. Inversion des rôles, dont Marivaux est friand.

Mes élèves détenus se posaient beaucoup de questions. L’auteur était-il un révolutionnaire avant l’heure – la pièce fut jouée pour la première fois en 1725 ? Voulait-il renverser l’ordre établi, ou invitait-il juste à un peu plus d’humanité à l’égard des esclaves et des personnes en situation de subordination ? Je me souviens aussi de leur sérieux quand ils jouaient la scène 6, où l’homme et la femme esclaves mués en maîtres sur l’île jouent une scène de séduction. Voir ces deux grands costauds très à cheval sur leur virilité – ce qui est « pour les hommes » et ce qui « pour les femmes » – jouer la femme précieuse valait le déplacement.

La semaine dernière, j’ai appris que l’un d’eux était revenu. Il effectuera donc sa peine jusqu’au bout en détention et ne finira pas sa formation. Je sais qu’il ne suffit pas d’avoir le bac pour que tout aille bien, mais j’étais quand même un peu triste.

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