Jeudi, 2 Avril, 2020

« La Commission européenne a demandé 63 fois aux états de réduire les dépenses de santé » dénonce l’eurodéputé Martin Schirdewan

Entretien avec Martin Schirdewan, coprésident de la Gauche unitaire européenne, sur le rôle des politiques d’austérité dans la dégradation du secteur public de la santé en Europe.

Vous dénoncez la responsabilité des politiques de l’Union européenne (UE) en matière de santé. Pourquoi ?

Martin Schirdewan À 63 reprises entre 2011 et 2018, la Commission européenne a recommandé aux États membres de l’UE de privatiser certains pans du secteur de la santé ou de réduire les dépenses publiques en matière de santé. Ces recommandations ont visé quasiment tous les États, qui ont en général obtempéré. Il y a évidemment un impact sur l’état des systèmes de santé nationaux, notamment dans les pays affectés par la crise financière (des années 2010 – NDLR). C’est d’autant plus grave aujourd’hui, avec la crise du coronavirus. La capacité de réaction des pays est affaiblie.

Ces recommandations expliquent-elles pourquoi les hôpitaux européens ne sont pas en mesure de faire face à la crise ?

Martin Schirdewan Elles témoignent du régime de gouvernance économique et révèlent que le modèle économique néolibéral de l’UE n’est pas capable de maintenir les services publics et de protéger les besoins fondamentaux des citoyens. Le problème, ce n’est pas les recommandations en soi, mais le fait que le modèle économique de l’UE repose sur l’austérité et pas sur la solidarité. Aujourd’hui, le manque de personnel, d’unités de soins et d’équipements médicaux dans les hôpitaux est un résultat direct des politiques d’austérité qui ont détourné l’argent du secteur public vers le secteur privé.

La santé publique relève du domaine de compétence des États membres. L’UE est-elle seule responsable ?

Martin Schirdewan Non, bien sûr, ce sont les États membres qui ont mené et appliqué les politiques d’austérité. Il faut demander des comptes aussi aux gouvernements nationaux. Cependant, les politiques nationales sont contraintes par le cadre européen. C’est ce à quoi nous devons réfléchir maintenant : nous devons nous débarrasser définitivement du pacte de stabilité et de croissance (qui a été suspendu le 20 mars – NDLR), qui limite les dépenses des États de manière totalement arbitraire. Il faut une nouvelle gouvernance économique, qui permette aux États membres de s’attaquer à la crise du secteur de la santé immédiatement et de faire face au dramatique impact socio-économique de la crise du coronavirus.

Justement, que serait une politique européenne progressiste en matière de santé ?

Martin Schirdewan Il faut d’abord redéfinir la notion de service public au niveau européen : les services publics doivent à nouveau servir les peuples. Plutôt que de réduire les dépenses publiques, les États membres doivent investir bien davantage dans le secteur de la santé. Il faudrait qu’ils puissent à tout moment dépenser autant d’argent qu’ils le souhaitent dans les services publics. Ensuite, je pense que la santé doit être administrée par l’État, notamment pour que tout le monde puisse y avoir accès. Nous devons renationaliser ce qui a été privatisé, c’est indispensable. La raison d’être des hôpitaux est de protéger la santé des gens, pas de faire du profit. Sortons les services publics, et la santé en particulier, de la logique capitaliste ! Ce n’est pas au marché de définir les politiques de santé.

L’échelon européen n’est-il pas le plus adapté pour répondre à la crise ?

Martin Schirdewan Je pense que les deux niveaux de réponse sont importants. Il faut une réponse européenne basée sur la solidarité. Et en même temps, il faut une réflexion nationale sur les structures de santé.

entretien réalisé par Samuel Ravier-Regnat
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