(Photo : Pascal Pochard-Casabianca/AFP)
(Photo : Pascal Pochard-Casabianca/AFP)
Jeudi, 2 Avril, 2020

Le défi de la gauche : construire dès maintenant  le « monde d’après »

Le coronavirus révèle le mur auquel nous ont conduits les politiques libérales. Tout en promettant un « jour d’après » différent, Emmanuel Macron poursuit sur sa lancée. Pour la gauche, il ne faut pas perdre de temps et travailler sur la société dans laquelle nous voulons vivre.

« Le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant. » La sentence présidentielle, prononcée pour la première fois le 16 mars à l’annonce du confinement, a marqué les esprits. Et pour cause : la crise sanitaire met dramatiquement en pleine lumière les failles béantes creusées par le rouleau compresseur néolibéral, alimentant un système capitaliste enserré dans ses propres contradictions. Hôpitaux et personnel soignant débordés, manque de masques, de gel, de respirateurs, salariés maintenus au travail sans protection adéquate… Emmanuel Macron, saluant, quelques jours plus tôt, les « héros en blouse blanche », a juré que toutes les conséquences de cette crise inédite seront tirées, jusqu’à estimer que des « biens et des services doivent être placés en dehors des lois du marché ».

C’est effectivement à ce défi qu’il s’agit de répondre, alors qu’une crise économique de grande ampleur s’apprête à doubler la crise sanitaire. Une crise sans autre « comparaison que la grande dépression de 1929 », selon le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire. Toutes les forces politiques y seront confrontées, à commencer par la gauche qui, pour une partie au moins, n’a eu de cesse d’alerter sur les conséquences de l’austérité, des coupes budgétaires imposées aux services publics, des territoires laissés pour compte, des cadeaux fiscaux aux plus riches et aux grands groupes sans contrepartie…

Pour 69 % des Français, il faut « ralentir le productivisme et la recherche rentabilité »

Désormais, c’est une autre question chère à la gauche – celle de la maîtrise de la production – qui est sur la table. L’idée de relocaliser en Europe le maximum de filières jusque-là délocalisées en Asie est plébiscitée par 84 % des Français, selon un sondage ViaVoice pour Libération. Devant les faits, l’hôte de l’Élysée n’a eu d’autre choix que d’évoquer la « souveraineté » à reconquérir, au moins en matière sanitaire. Mais, pour le président, il s’agit de mieux défendre sa ligne du « jour d’avant » – « nous avons passé des réformes qui permettent à notre pays d’être plus compétitif », insiste-t-il. Et surtout, de faire taire les critiques : ces « irresponsables » qui « cherchent déjà à faire des procès alors que nous n’avons pas gagné la guerre ».

L’appel présidentiel à « l’union sacrée » appuyé sur une rhétorique martiale n’empêche cependant pas des voix de s’élever pour exiger un « monde d’après » réellement différent. « Nos organisations, conscientes de l’urgence sociale et écologique et donnant l’alerte depuis des années, n’attendent pas des discours mais de profonds changements de politique pour répondre aux besoins immédiats et se donner l’opportunité historique d’une remise à plat du système en France et dans le monde ! » ont lancé, via une tribune publiée vendredi dernier, 18 responsables de syndicats, associations et mouvements environnementaux, dont Philippe Martinez (CGT), Aurélie Trouvé (Attac), Jean-François Julliard (Greenpeace) et Cécile Duflot (Oxfam). Ensemble, ils en appellent « à toutes les forces progressistes et humanistes, et plus largement à toute la société, pour reconstruire un futur écologique, féministe et social, en rupture avec les politiques menées jusque-là et le désordre néolibéral ». Ils ne sont pas seuls : 69 % des Français estiment qu’il faut « ralentir le productivisme et la recherche perpétuelle de la rentabilité », quand 70 % jugent nécessaire de « réduire l’influence de la finance et des actionnaires sur la vie des entreprises », selon ViaVoice.

D’un côté, la répression et l’individualisme, de l’autre, l’altruisme, la solidarité et l’entraide

L’exécutif, lui, n’a pas tardé à donner les signes que, sous couvert d’éloges aux travailleurs qu’hier encore le président présentait comme « ceux qui ne sont rien », c’est bien la même politique qui se poursuit. « D’un côté, on demande des sacrifices supplémentaires aux salariés ; de l’autre, on ne met pas à contribution les grosses fortunes », résume le porte-parole du PCF, Ian Brossat. « La lutte entre les deux mondes est sous nos yeux. D’un côté, ceux qui augmentent le temps de travail, qui n’imaginent que des actes de répression et des ripostes individuelles ; de l’autre, ceux qui veulent généraliser le comportement du personnel hospitalier : altruisme, solidarité, entraide », observe le chef de file des députés insoumis, Jean-Luc Mélenchon, dans l’Obs, estimant que « «le monde d’après» à la sauce Macron sera un nouveau choc néolibéral ». « Nous devons convaincre qu’avec les forces vives de notre pays nous pouvons réparer la société, respecter et protéger les femmes, les hommes et la nature, et promouvoir une économie résiliente, innovante, puissante et juste », assure Yannick Jadot, d’EELV. Quant au PS, il prévient par la voix de son premier secrétaire, Olivier Faure, d’un « décalage croissant entre les discours martiaux du président et le terrain », tout en ne souhaitant pas pour l’heure « affaiblir le gouvernement », ni se poser en « donneur de leçons ». Ses parlementaires mettent sur la table une proposition de loi visant à « interdire le versement de dividendes aux grandes et moyennes entreprises si elles veulent bénéficier des aides de l’État », contrairement à la logique qui a prévalu lors du précédent quinquennat avec le Cice.

Pour autant, dès la loi d’urgence sanitaire, le Code du travail en a à nouveau pris pour son grade, en particulier les jours de congé et la durée hebdomadaire du travail. Tout comme le premier ministre Édouard Philippe avait pris soin, dès le sujet des nationalisations évoqué, de préciser qu’elles seraient une solution de dernier recours temporaire. Histoire de, comme en 2008, socialiser les pertes pour mieux privatiser les profits ensuite. Pis, le ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin, en appelle à la générosité plutôt qu’à l’impôt – socle de la solidarité – pour abonder « l’effort national », une façon d’éviter de remettre en cause le dogme des cadeaux aux plus riches ou aux grandes entreprises. De même, l’Union européenne a suspendu les sanctions prévues contre les déficits à plus de 3 % du PIB. Mais pour combien de temps et à quelle fin ?

Plus que jamais, le rassemblement et les initiatives s’imposent

« Pour reconstruire une Europe de la coopération et de la solidarité entre les peuples, il faudra demain mettre en place un nouveau pacte européen pour sortir enfin des règles d’or budgétaires qui ont tant affaibli les services publics, dont ceux de la santé », plaide le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel qui lance un appel à « tous les citoyens et toutes les forces associatives, syndicales, de gauche et écologistes » à travailler ensemble « dès maintenant » sur « la société dans laquelle nous voulons vivre ». La formation a, ce jeudi, exposé lors d’une conférence de presse virtuelle ses propositions. Beaucoup ont d’ores et déjà décidé ne pas rester l’arme au pied. « Lorsque la fin de la pandémie le permettra, nous nous donnons rendez-vous pour réinvestir les lieux publics et construire notre «jour d’après» », écrivent les signataires de la tribune publiée sur le site de France info. Les insoumis, eux, appellent à l’action dès ce samedi à 14 heures avec une « manif en ligne » autour du #PlusJamaisÇa. Nombreux sont les chantiers ; l’urgence climatique ou la question démocratique, à l’heure de la création d’un nouvel État d’exception, n’en sont pas des moindres. À leur propos, des dissensions, parfois des ruptures franches, ont traversé la gauche ces dernières années, menant à son éclatement. À l’heure où les défis à relever imposent plus que jamais le rassemblement, l’Humanité ouvre ses colonnes dès aujourd’hui et toute la semaine prochaine à ses représentants pour nourrir un débat dont l’enjeu n’est rien de moins que d’éviter le scénario du film catastrophe.

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