La journaliste Inès Léraud, en Bretagne. © Vincent Gouriou
La journaliste Inès Léraud, en Bretagne. © Vincent Gouriou
Vendredi, 29 Mai, 2020

Liberté d’informer. Inès Léraud, une journaliste face au mur de l’agrobusiness

Un mouvement de solidarité s’étend autour de notre consœur, poursuivie en justice par Chéritel Trégor Légumes, un industriel de l’alimentation, après avoir dénoncé ses pratiques.

C’est une mobilisation à laquelle on n’a pas tous les jours l’occasion d’assister : ce 26 mai, 320 journalistes de rédactions régionales et nationales ont signé une lettre ouverte à la présidence de la région Bretagne lui demandant de « garantir une information et une parole publique libres sur les enjeux de l’agroalimentaire en Bretagne » et de « mettre fin à la loi du silence ». Le front s’élève en défense d’une consœur mise sous pression dans le cadre de son travail par des industriels, auxquels ce dernier ne sied pas.

Les 20 et 21 janvier 2020, la journaliste indépendante a été convoquée au tribunal de grande instance de Paris. Elle est poursuivie en diffamation par le groupe de fruits et légumes Chéritel, dont elle a révélé les pratiques dans le magazine en ligne Bastamag, en mars 2019.

La Bretagne, ses industries et ses lobbies

Ce n’est pas la première attaque à laquelle elle doit faire face pour les enquêtes qu’elle mène dans l’agrobusiness. Installée en Bretagne, dans les Côtes-d’Armor, depuis 2015, Inès Léraud enquête pour Radio France sur le secteur et ses effets sur la santé et l’environnement. Première région laitière, la Bretagne fournit aussi 50 % de la viande française. Les enjeux sont énormes, autant que les lobbies de groupes tels que Lactalis, Doux, Triskalia, Daucy ou Chéritel, sont puissants. « La Bretagne est l’une des régions les plus industrialisées au monde, au plan agroalimentaire, relève la journaliste. Sans cesse un sujet m’amène à rebondir sur un autre… J’ai le sentiment que ça pourra ne jamais finir… »

Les algues vertes, un tabou... et une BD

Lorsqu’elle met son nez dans le sujet tabou des algues vertes qui polluent les plages bretonnes, les pressions commencent à se multiplier.

Fruit de ce travail, la BD qui porte bien son sous-titre « Algues vertes, l’histoire interdite », réalisée avec Pierre Van Hove, se vend à 46 000 exemplaires. Mais ce succès a un prix. Christian Buson, directeur d’un bureau d’études en environnement qui prodigue des conseils aux agro-industriels, la poursuit en diffamation fin 2019. Il retire sa plainte quelques jours avant l’audience, préue le 7 janvier dernier.

Le 14 mars, le Salon du livre de Quintin (Côtes-d’Armor), qui l’avait invitée pour présenter sa BD, annule sa venue. Enfin, peu de temps avant, une maison d’édition renonce à la traduction du livre en breton.

Un groupe déjà condamné

En 2019, elle publie également le fameux reportage dans Bastamag. Titré « Travail dissimulé, fraude sur les étiquettes, les multiples abus d’un groupe agro-industriel breton », celui-ci décrit, témoignages anonymes à l’appui, les pratiques managériales et commerciales du grossiste Chéritel Trégor Légumes. En décembre 2018, le groupe avait déjà été condamné à 261 000 euros d’amende pour avoir employé illégalement des intérimaires bulgares et de nouveau en novembre 2019 pour « tromperie »  (il avait vendu des tomates étrangères étiquetées « origine France »). L’industriel, qui affiche 45 millions de chiffre d’affaires, ne digère pas l’article et porte plainte.

« Il faut protéger les lanceurs et lanceuses d’alerte »

Le 8 mai dernier, une pétition pour « la liberté d’informer face aux intérêts privés qui aimeraient la restreindre » a été lancée, aujourd’hui signée par des centaines de « militants associatifs, agriculteurs, scientifiques, auteurs, avocats, journalistes, syndicalistes, élus, citoyennes et citoyens ». Parmi eux, Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac, pour qui « il y a un énorme enjeu à soutenir une voix comme la sienne. Nous devons refuser les pressions sur le travail des journalistes, nous devons protéger les lanceuses et lanceurs d’alerte ».

Face à l’intimidation, un immense soutien citoyen

En quelques jours, la mobilisation prend une ampleur dans la profession pour déboucher, il y a trois jours, sur la missive des 320 journalistes.

Inès Léraud avoue qu’elle ne s’attendait pas à un tel élan de solidarité. «La grande satisfaction est que c’est un mouvement citoyen. Cela prouve l’attachement au travail de journaliste.  » L’implication de ses confrères de la presse régionale la touche beaucoup. « C’est très courageux de leur part et pour moi c’était inespéré.  »

La jeune femme reconnaît appréhender fortement le procès que lui intente le groupe Chéritel. «Il a déjà aligné 13 témoins. Moi, je ne veux pas exposer les miens, ils se mettraient en danger. Cette plainte est une tentative d’intimidation de plus pour nous faire taire. »

Vigilance pour La liberté de la presse

Pour soutenir Inès Léraud et défendre la liberté d’informer sur l’agroalimentaire, les journalistes se sont organisés dans le collectif Kelaouiñ, soutenu par plus de 250 professionnels, dont le Club de la presse de Bretagne. « Puisqu’il existe des observatoires de “l’agribashing”, écrivent-ils dans leur lettre ouverte à la région, nous demandons la création d’un observatoire régional des libertés de la presse. » À suivre.

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