Victimes du réchauffement, les forêts tropicales se mettent à libérer plus de dioxyde de carbone qu’elles n’en absorbent. © Juan Carlos / Reuters
Victimes du réchauffement, les forêts tropicales se mettent à libérer plus de dioxyde de carbone qu’elles n’en absorbent. © Juan Carlos / Reuters
Samedi, 23 Mai, 2020

Malades du réchauffement, les forêts tropicales pourraient rejeter du carbone

Passée une augmentation de 2 °C de la température globale, les trois quarts des forêts tropicales du monde pourraient recracher plus de gaz à effet de serre qu’elles n’en absorbent, avance une étude produite par 225 chercheurs internationaux.

C’est ce qui s’appelle un effet d’emballement : si le réchauffement climatique devait se poursuivre selon la trajectoire actuelle, les forêts tropicales pourraient contribuer à en accélérer la course. Dans le cas où la température diurne moyenne de ces écosystèmes dépasserait les 32,2 °C, leur capacité de stocker le CO2 diminuerait drastiquement. Non seulement cela, mais elles pourraient en rejeter massivement, affirme une étude publiée ce 21 mai dans la revue Science par une équipe internationale de 225 chercheurs.

Les forêts tropicales stockent plus de carbone que l’humanité n’en a émis au cours des trente dernières années

Le scénario est loin d’être improbable. « Les forêts les plus chaudes d’Amérique du Sud ont déjà atteint ce point », souligne William Anderegg, écologiste forestier à l’université de l’Utah. Il suffirait que la température moyenne de l’atmosphère terrestre augmente de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels pour que cette situation touche près des trois quarts des forêts tropicales au monde, insiste le Cirad (centre français de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), dont quatre chercheurs ont participé aux travaux.

Actuellement, et malgré la déforestation, les forêts tropicales stockent plus de carbone que l’humanité n’en a émis au cours des trente dernières années en brûlant du charbon, du pétrole et du gaz naturel. Cela leur vaut le titre de poumons verts de la planète (fonction également assurée par l’océan). En grandissant et en se développant, les arbres captent le CO2 et l’emprisonnent tout au long de leur vie, soit plusieurs décennies. Après quoi, ils le libèrent en se décomposant.

 

Chaque degré en plus libérerait 51 milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère

Or, plus il fait chaud, plus la croissance de la forêt ralentit et plus la mortalité des arbres augmente. Dès lors que « la quantité de carbone gagnée par la croissance des arbres est inférieure à celle perdue par la mortalité, les forêts se mettent à libérer plus de dioxyde de carbone qu’elles n’en absorbent », décortique le Cirad. Suivant cette mécanique, la moindre hausse de température pourrait coûter cher.

À 2 °C d’augmentation globale – soit la limite la moins ambitieuse fixée par l’accord de Paris sur le climat adopté en 2015 par la communauté internationale (1)  –, une large majorité des forêts tropicales dépasserait ce seuil critique. « Chaque degré d’augmentation de la température libérerait ainsi 51 milliards de tonnes de CO2 des forêts tropicales dans l’atmosphère », avance Martin Sullivan, l’auteur principal de la publication, chercheur à l’université de Leeds et à celle, métropolitaine, de Manchester.

Pour parvenir à cette conclusion, les chercheurs ont étudié plus d’un demi-million d’arbres de 10 000 espèces dans 813 forêts tropicales implantées dans 24 pays. « L’équipe mondiale a ainsi mis en commun les observations réalisées sur le terrain en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie depuis plusieurs décennies », précise le Cirad, qui souligne l’importance de cette coopération internationale.

Côté français, c’est le dispositif de Paracou, en Guyane, qui a été mobilisé. « Sur ce site, plus de 70 000 arbres sont mesurés régulièrement depuis le début des années 1980 », explique Géraldine Derroire, chercheuse au Cirad au sein de l’UMR Écologie des forêts de Guyane. Cela a fourni « un précieux jeu de données pour comprendre les changements opérant dans les forêts tropicales sous l’effet des pressions anthropiques ».
Ces nouveaux résultats viennent d’ailleurs corroborer d’autres travaux précédemment menés par les équipes françaises dans la région. « Sur le massif forestier du Plateau des Guyanes, la température est également apparue comme le facteur déterminant de l’évolution du fonctionnement des forêts », rappelle Bruno Hérault, coauteur de l’étude et spécialiste des forêts tropicales dans l’unité Forêts & Sociétés du Cirad. Dans ces scénarios climatiques tendanciels, la baisse possible de la productivité moyenne de la forêt tropicale française est estimée à 40 %.
 
(1) La décision la plus ambitieuse validée par l’accord de Paris est de limiter la hausse des températures à 1,5 °C. On estime qu’elles ont d’ores et déjà augmenté d’environ 1,2 °C depuis le début de l’ère industrielle.
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