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Malcom Ferdinand : « La double fracture environnementale et coloniale »

Vendredi 14 Février 2020

La crise écologique ne se résoudra pas si elle ne prend pas en compte les inégalités sociales et raciales héritées des colonisations et de l’esclavagisme. C’est la thèse développée à partir de l’exemple de la région Caraïbe par le Martiniquais Malcom Ferdinand, chercheur au CNRS, dans son essai Une écologie décoloniale.

En quoi sont liées la crise écologique et la question coloniale ?

Malcom Ferdinand L’exploitation des humains a créé les conditions de la crise écologique. Les rapports de domination ont permis l’asservissement d’hommes, de femmes et d’enfants, mais aussi l’exploitation coloniale de la nature. Ces logiques se sont perpétuées au fil des siècles à travers les inégalités, qu’elles soient fondées sur le genre, le sexe, le statut social. L’entreprise occidentale de domination du monde s’est traduite par l’exploitation du « Nègre » réduit en esclavage, en même temps que celle de la nature.

Comment s’est manifestée cette double exploitation, cette combinaison entre domination des êtres humains et de la nature ?

Malcom Ferdinand La plantation coloniale est un exemple emblématique. Ce modèle a existé bien avant la colonisation des Amériques. Il montre que la possibilité d’exploiter la nature est conditionnée à la possibilité d’exploiter les êtres humains. Pour créer des plantations, il a fallu déforester. La Barbade, Haïti, Saint-Domingue ont été presque totalement déboisées. Ce ne sont pas seulement des arbres qui ont été coupés, ce sont des écosystèmes qui se sont totalement effondrés, des peuples indigènes qui ont été décimés. Des communautés humaines et non humaines ont été détruites pour pouvoir mettre en place une exploitation intensive, génératrice de richesses au profit d’une minorité. Des forêts riches et diverses ont été remplacées par de grandes cultures : l’indigo, le café, le tabac, la canne à sucre, le coton… Les produire nécessitait une main-d’œuvre servile. D’où la mise en esclavage des indigènes par les colonisations espagnole et portugaise, puis la traite négrière. De là, s’est mis en place ce que j’appelle un « habiter colonial ». Une façon « coloniale » de se penser sur terre impliquant l’exploitation des êtres humains et de la nature, et se souciant peu des violences que cela entraîne sur les écosystèmes et les populations. Malgré des avancées sociales et politiques très fortes, telles que l’abolition de l’esclavage, l’accès à des droits sociaux ou la démocratie, cette manière d’habiter la terre n’a pas fondamentalement changé.

Le scandale du chlordécone est-il un exemple significatif d’un « habiter colonial » qui perdure ?

Malcom Ferdinand Le chlordécone en est le symptôme. Pendant vingt ans, des élus locaux, des administratifs, des ministres de l’Agriculture, des producteurs, tous ces acteurs qui participent au choix et à l’utilisation des pesticides ont choisi de produire plus de bananes. Et de sacrifier l’environnement et la santé des Antillais pour des décennies, voire des siècles.

La crise environnementale ne se résoudra pas, dites-vous, si l’on ne prend pas en compte les inégalités héritées des colonisations et de l’esclavagisme. Pour quelles raisons la pensée écologique s’est-elle élaborée en ignorant cette histoire ?

Malcom Ferdinand La conceptualisation des questions environnementales s’est faite sans considérer les questions sociales, politiques ou coloniales. C’est ce que j’appelle la double fracture dans la pensée écologique. La protection de l’environnement, la conservation de la nature ont été pensées en excluant les autochtones et les indigènes, voire à leur encontre. Ainsi ont été conçus les grands parcs animaliers aux États-Unis et en Afrique subsaharienne. Cette pensée a favorisé les écrits et les expériences d’acteurs, essentiellement des hommes blancs, seuls, se baladant dans une nature vierge. Alors que les expériences des femmes, celles des esclaves ont été mises de côté. Aux États-Unis, les premiers parcs naturels, à l’image de Yosemite, ont été conçus autour de la notion de « wilderness » (monde sauvage) : une façon de préserver la nature séparée des sociétés humaines, parfois avec un regard colonial et raciste, comme celui qui a été porté sur les Indiens. Or, à aucun moment la nature n’a été vierge aux États-Unis. De nombreux Amérindiens y vivaient. Mais ils étaient considérés comme faisant obstacle à la préservation de cette « nature sauvage », d’où leur élimination. Autre exemple : au XVIIIe siècle, le botaniste et administrateur colonial Pierre Poivre, intendant de l’île Maurice, a été célébré comme un des pionniers de la pensée écologique car il fut l’un des premiers à établir un lien entre la déforestation et la pluviométrie. Mais jamais il n’a mis en cause le rôle moteur joué par l’économie de plantation, et encore moins l’esclavage des Noirs. Elle était un élément clé de l’expansion impériale et coloniale. Elle est là, la double fracture. Elle sépare l’histoire environnementale de l’histoire coloniale. Pis, elle met sous le tapis la fracture coloniale.

Comment expliquer la persistance de cette double fracture aujourd’hui encore ?

Malcom Ferdinand Les mouvements écologistes des pays du Nord accordent peu de place, dans leurs arènes comme dans leurs références théoriques, aux Noirs et autres minorités. Chez ces derniers, il en résulte une méfiance légitime envers l’écologie, avec le sentiment que leurs préoccupations, leurs histoires et leurs luttes ne peuvent pas y trouver de place. L’absence de penseurs « racisés » spécialistes de l’écologie saute aux yeux. Les questions liées à l’histoire de la colonisation, à la domination des femmes, au racisme structurel ne sont pas pensées comme étant en rapport avec l’écologie. J’appelle cela « l’environnementalisme ». Il procède d’une généalogie « apolitique ». Mon livre est une réponse à cette généalogie car on ne peut pas affronter la tempête climatique sans se heurter à cette double fracture. On ne peut pas penser la terre sans les souffrances et les luttes des non-Blancs. Dans le cas français aujourd’hui, cette fracture se retrouve aussi dans les différences entre Hexagone et outre-mer.

Qu’est-ce qui vous a conduit à choisir de « penser l’écologie à partir du monde caribéen » ?

Malcom Ferdinand La Caraïbe a été le lieu où se sont rencontrés, pour la première fois, Amérindiens, Européens, Africains. D’où sa place centrale. En fait, c’était une non-rencontre puisque c’était extrêmement violent. Dès 1492, avec la colonisation européenne, la Caraïbe est devenue un nœud du monde. Cette colonisation y a mis en place un « habiter colonial » qui asservit corps, plantes, forêts, terres et animaux à une exploitation intensive ayant pour seul but d’enrichir quelques actionnaires. C’est une manière d’habiter la terre qui refuse le monde aux autres humains et non-humains et qui a eu pour conséquence des bouleversements environnementaux, sociaux et politiques extrêmes. La région Caraïbe se situe aujourd’hui en première ligne face au réchauffement climatique, comme le montrent par exemple les cyclones qui la touchent régulièrement. Et puis, j’ai voulu changer de scène de production du discours et des savoirs. J’ai voulu partir d’un lieu qui a été soit réduit au silence, soit dévalué ou diabolisé, non pas pour rester dans ce lieu, mais pour penser le monde dans sa globalité. La Caraïbe est la région que je connais le mieux, je suis moi-même martiniquais, j’ai grandi là-bas.

Pourquoi, à la notion d’anthropocène, préférez-vous celle de « capitalocène » ou de « négrocène » ?

Malcom Ferdinand L’anthropocène a le mérite de montrer que les changements climatiques sont majoritairement menés et conduits par les activités humaines. Mais cette notion ne distingue pas les humains selon leur niveau de responsabilité ou de vulnérabilité. Les effondrements environnementaux ne touchent pas tout le monde de la même façon et ils n’effacent pas les inégalités. Au contraire, plus il y a d’inégalités, plus il y a de destructions environnementales. Aujourd’hui, l’anthropocène est devenu un « mot-valise » pas assez politique, selon moi. Il renvoie trop souvent à une vision occidentale classique, qui considère l’humanité comme un ensemble homogène et qui occulte les processus de domination des peuples. Nous avons tous crié comme des fous quand on a vu l’Amazonie brûler. Mais qu’en est-il des populations indigènes ? Tous les mois, un défenseur autochtone se fait assassiner par les compagnies qui produisent l’essence qu’on met dans nos voitures. L’Australie brûle. Qu’en est-il des Aborigènes ? De leur maîtrise du feu et des réparations qui leur sont dues ?

À quel moment a-t-on commencé à lier écologie, colonisation, racisme et inégalités ?

Malcom Ferdinand Je pense que tout peuple a une conscience de sa condition et de son rapport à la nature. Prenons l’exemple du marronnage, de ces esclaves fugitifs qui ont compris que leur esclavage était lié à l’exploitation plantationnaire de la nature. Partout dans toutes les Amériques (Brésil, États-Unis, Haïti, Colombie…), les marrons ont créé des communautés, hors de la plantation, qui ont proposé un autre modèle d’habiter la terre. Aujourd’hui, certaines résistances telles que les ZAD, la question raciale en moins, reprennent ces pratiques marronnes. Des colonisés, des anciens colonisés comme Frantz Fanon ou Thomas Sankara, ont pensé la question écologique. Mais les luttes anticoloniales et antiracistes restent impensées par les principaux mouvements écologistes. En 1955, la conférence de Bandoeng (qui réunissait États décolonisés et mouvements de libération) revendiquait déjà le désarmement nucléaire. Le mouvement pacifiste environnementaliste n’a pas su accueillir la revendication anticoloniale du nucléaire. Elle a occulté le fait que l’énergie nucléaire française s’est appuyée sur son empire colonial. On est passé là à côté d’une alliance qui aurait été extrêmement forte, antinucléaire et anticoloniale.

Vous invitez à « faire monde par-delà la double fracture ». Il s’agit de dessiner un avenir commun pour construire un « habiter ensemble ». Comment y parvenir ?

Malcom Ferdinand Il faut encourager la recherche pour une autre histoire de l’écologie écrite depuis le Sud. Beaucoup gagneraient à savoir qu’il y a d’autres personnes qui agissent comme Greta Thunberg, en Amazonie, en Afrique, en Asie. Je propose de rencontrer l’autre, de construire un navire qui ne soit ni arche de Noé, ni navire négrier. L’eau va monter, il y aura des sécheresses, et ce qui va garantir aux êtres humains et non humains de survivre à tout cela, c’est de construire un monde juste, égalitaire. De mettre en commun nos moyens, sans être naïfs ni oublier le passé, et encore moins les demandes de justice qui sont en attente de réponses, que ce soit sur les effets de l’esclavage ou en matière de droits des autochtones et des écosystèmes. Aujourd’hui des ponts se construisent avec les défenseurs de la justice climatique comme l’Affaire du siècle en France, Urgenda aux Pays-Bas notamment autour de la qualification d’écocide. Je pense qu’il faut de plus en plus adosser les politiques environnementales à des politiques sociales. C’est la grande leçon des gilets jaunes. Les politiques « climatiques » se répercutent sur les plus pauvres alors que les plus riches, qui polluent davantage, ne sont pas taxés. En France, les politiques de préservation de la biodiversité ne doivent pas se limiter à la nature. Protéger les coraux, les forêts de Guyane oui, mais quelle place pour les Guyanais ? À un moment il faut articuler les deux, car préserver la dignité des habitants sur terre est la meilleure façon de préserver la terre. Il faut réussir à penser tout ça ensemble ; si on y arrive, c’est déjà un début.

 

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