Sur la scène du Grand Théâtre de Genève, deux univers se côtoient autour d’une construction abstraite en perpétuel mouvement, celui des vivants, qui chantent leur désir, et celui des anciens statiques, pleins de nostalgie. Carole Parodi
Sur la scène du Grand Théâtre de Genève, deux univers se côtoient autour d’une construction abstraite en perpétuel mouvement, celui des vivants, qui chantent leur désir, et celui des anciens statiques, pleins de nostalgie. Carole Parodi
Mercredi, 29 Janvier, 2020

Musique. Un Enlèvement au sérail en noir et blanc

Évoquant les thèmes de la liberté piétinée et du droit universel à l’existence, l’écrivaine turque Asli Erdogan prend Mozart à témoin.

Depuis la venue de gens du théâtre dans le milieu de l’opéra, cette vieille institution a connu un élan nouveau par des mises en scène innovantes et des relectures de livrets souvent indigents. Déjà en 1781, à propos de l’Enlèvement au sérail, Mozart lui-même, conscient des insuffisances du livret de Stephanie le Jeune, écrivait à son père : « Je sais bien que la versification n’en est pas des meilleures, mais, ajoutait-il, la solution, c’est que la musique y règne sans partage (…) et dès lors on oublie tout le reste. » Une prévision juste puisque l’Enlèvement au sérail connut un véritable succès, grâce au miracle musical de cette partition, très vite après sa création en juillet 1782 ; comme une traînée de poudre, l’œuvre gagna le public européen et demeura du vivant du compositeur son opéra le plus populaire.

À la croisée des mondes

Pour Mozart, le Singspiel (jeu chanté) fut l’occasion de faire se rencontrer le monde théâtral et le monde musical, exigeant comme il le fit alors des coupures dans le livret et de très nécessaires changements. La production actuellement à l’affiche du Grand Théâtre de Genève ne s’embarrasse pas de nostalgie du passé. Tant sur le plan musical, avec le chef Fabio Biondi modifiant la disposition de l’orchestre afin d’accentuer le côté chambriste de l’œuvre, procédant à des coupures dans la partition pour être en harmonie avec la dramaturgie ou concluant avec un lied de Mozart, qui souligne la solitude humaine, en lieu et place de la jubilation du chœur final.

Quant à la dramaturgie, le travail de réécriture du livret opéré par le metteur en scène Luk Perceval fait appel à des textes extraits du Mandarin miraculeux, d’Asli Erdogan. Cette Turque exilée en Allemagne, dans sa carrière d’écrivain et d’activiste contre les fascismes et en soutien aux Kurdes, relate son expérience de prisonnière à la suite de son arrestation par le gouvernement de son homonyme en 2016. Ces textes forts, où il est question de désespoir, de fuite, d’immigration et de solitude, font office de livret et sont dits par des comédiens, doublures âgées des chanteurs, présents à leurs côtés. Deux mondes se côtoient dans l’approche du metteur en scène, celui des vivants qui chantent leur désir et celui des anciens statiques qui regardent, pleins de nostalgie, perturbés par l’irruption d’une foule de réfugiés, manifestant bannières au vent, courant autour de l’unique élément scénique, sorte de construction abstraite en perpétuel mouvement.

   Une brillante formation

De la musique, Mozart en a mis à profusion dans son Enlèvement, qui lui a causé bien des difficultés par son langage nouveau, cet ouvrage témoignant de l’éclosion définitive de sa personnalité dramatique. Musicalement, on ne peut que se satisfaire de la soirée genevoise. L’Orchestre de la Suisse romande a trouvé en Fabio Biondi un chef à même de révéler les possibilités de cette brillante formation. Le quintette vocal offre une belle homogénéité. Olga Pudova (Konstanze), pour une prise de rôle, affronte avec une belle assurance cette redoutable tessiture, Claire de Sévigné aborde Blonde avec délicatesse et une musicalité sans faille. Côté garçons les ténors Julien Behr (Belmonte), Denzil Delaere (Pedrillo) font des débuts prometteurs dans leur rôle, quant à la basse Nahuel Di Pierro (Osmin), son beau timbre donne consistance à son personnage.

Jusqu’au 2 février au Grand Théâtre de Genève. Informations au : +41 22 322 50 50 et sur le site (gtg.ch).
Alain Boeuf
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