L’artiste éclectique Sarah Murcia à la contrebasse. Emmanuel Rioufol
L’artiste éclectique Sarah Murcia à la contrebasse. Emmanuel Rioufol

Musique. Victoire en toutes catégories de Sarah Murcia

Vendredi 14 Février 2020

Avec Eyeballing, la facétieuse chanteuse, compositrice et instrumentiste envoie valser aux antipodes les codes et les modes, du rock alternatif au jazz expérimental, en passant par le punk et le chant intérieur.

Contrebassiste, chanteuse, improvisatrice, compositrice et arrangeuse sollicitée par la crème des artistes, Sarah Murcia vient de sortir Eyeballing, un disque à son image : inclassable. Impossible de claquemurer l’eau vive de sa créativité dans un style ou une forme. «J’admire Sarah Murcia, je suis fier qu’elle ait accepté de faire partie de mon trio alors qu’elle est très occupée, nous confie par téléphone le musicien Rodolphe Burger. S’il y avait des victoires de la musique dignes de ce nom, elle gagnerait en toutes catégories. » Ces deux-là ont en commun d’envoyer valser aux antipodes les codes et les modes. Avec une même insolence solaire.

Notes, mots et gestes s’entrechoquent

Pour appréhender l’éclectisme de l’artiste parisienne, il suffit d’observer son calendrier. Outre qu’elle présentera Eyeballing dans le cadre du festival Jazz sur le grill (à Viviers, 21 février), puis au Triton (aux Lilas, 15 mai), elle investira la Maison des Métallos (7 février), avec Beau Catcheur, son duo avec Fred Poulet, pour revisiter avec autant d’irrévérence que d’amour des chansons de The Stooges, groupe américain annonciateur du punk rock. Le lendemain, à l’Amphi de l’opéra de Lyon, via le projet baptisé Never Mind the Future, c’est Never Mind the Bollocks, Here’s the Sex Pistols, l’unique disque des artificiers du punk, qu’elle triturera et réinventera, à la tête de sa formation Caroline, augmentée du pianiste Benoît Delbecq et du danseur Mark Tompkins, également enrôlé au chant. Avec l’éminent flûtiste Magic Malik, elle se produira en duo à Valence (le 20), tandis que, le 29 février, à la Philharmonie de Paris, elle prendra part, aux côtés de Rodolphe Burger et Kamilya Jubran, à l’hommage à Mahmoud Darwich, Ma valise est mon pays, concert-spectacle orchestré par le Palestinien Ramzi Aburedwan. Le 15 mars, au Nouveau Théâtre de Montreuil, le fidèle Banlieues Bleues la conviera pour My Mother is a Fish (avec Tompkins, Vaillant, Py, Delbecq et Coronado), son adaptation libre du roman Tandis que j’agonise (William Faulkner), en laquelle notes, mots et gestes s’entrechoquent ou s’enlacent.

Pour son CD Eyeballing (en anglais, évaluer à vue d’œil, surveiller…), la facétieuse a choisi une instrumentation hors des balises. Pas de batterie acoustique, mais le tuba hautement rythmique et mélodique de François Thuillier, ainsi que les claviers, la batterie numérique et les effets électroniques maniés par le grand sorcier Benoît Delbecq, que rejoint le saxophone oiseau d’Olivier Py. Sarah Murcia chante en anglais, sauf pour Volonté avec un nuage de lait, poème décalé de Denis Scheubel, le trublion alsacien de la scène rock emporté en 2018 par un cancer. Quant aux textes écrits par l’Américain Vic Moan, en étroite complicité avec la baroudeuse en chef, ils évoquent le quotidien à travers des associations d’idées et des escapades prosodiques inattendues.

« Y en a marre de la joliesse, de l’agréable ! »

Ses trois acolytes savent, comme elle, donner de la chair et du souffle à l’électro, dégoupiller le groove ou chérir la mélodie. On est catapulté de rock alternatif en jazz expérimental, on passe du dérèglement punk au vertige du chant intérieur. L’art musical et poétique qui habite Eyeballing bouscule avec jubilation. « Y en a marre de la joliesse, de l’agréable ! lance Sarah Murcia. De nos jours, on ne nous laisse même plus le temps de nous ennuyer. Pour moi, la musique est un acte politique. C’est ma façon de me battre contre la course à la productivité.  »

Sarah Murcia, CD Eyeballing (Bureau-de-son/L’Autre Distribution).
×