La Création du monde. Nicole Claveloux
La Création du monde. Nicole Claveloux
Jeudi, 30 Janvier, 2020

Nicole Claveloux, la psychanalyse des bigorneaux

Loin d’être une inconnue, l’artiste est surtout réputée dans l’édition jeunesse. Une exposition à Angoulême et la réédition de ses BD rappellent combien son œuvre est révolutionnaire.

Nicole Claveloux chérit son indépendance en Bretagne où elle continue de nourrir une œuvre gigantesque, protéiforme et hors norme, composée d’une soixantaine de livres, mais aussi de peintures, d’illustrations en tout genre ou de cartes de tarot. Le caractère timide de cette âme-coquille à l’écart des projecteurs médiatiques explique en partie l’éclipse partielle de sa notoriété.

Paradoxalement, même si Nicole Claveloux est souvent citée parmi les pionnières de la BD adulte en France au même titre que Claire Bretécher, Florence Cestac ou Chantal Montellier, il aura fallu attendre plus de quarante ans pour voir rééditer ses planches de BD, parues dans les pages de Charlie mensuel, Métal hurlant et son pendant féministe, l’éphémère trimestriel Ah ! Nana (1976-1978). Réimprimées avec soin à partir des originaux, ces planches, de nouveau publiées par les éditions Cornélius, révèlent le talent d’une artiste virtuose, boulimique de formes et de techniques.Car Nicole Claveloux est aussi douée à la couleur qu’au noir et blanc. En témoigne ce premier recueil anthologique, la Main verte et autres récits, qui rassemble un extravagant voyage en cinq chapitres, scénarisé par son amie Édith Zha, réalisé entre 1977 et 1978, et des histoires courtes de la même période, acide et psychédélique.

L’art de vivre se dessine au pied de la lettre

Née le 23 juin 1940 à Saint-Étienne, Nicole Claveloux ne connaîtra jamais son père mort à la guerre. Elle est élevée par sa mère qui enseigne aux Beaux-Arts et trouve, dès l’enfance, dans les livres et les illustrés les maîtres qu’elle se choisit. Gustave Doré plante la graine du fantastique, tandis que le périodique Fillette, et sa tante Zulma, imprime son goût pour la farce dont sortira plus tard dans Okapi l’impayable Grabote, puis Cactus acide et Beurre fondu. Cette inclination pour la caricature et le grotesque enjolive les frasques les plus inquiétantes d’un univers hybride construit sur une dualité dynamique, oscillant entre hallucination et parodie. À Paris, où elle s’installe au milieu des années 1960, Nicole commence à publier dans la revue Planète avant de devenir une des artistes phares des livres surréalistes conçus pour la jeunesse par François Ruy-Vidal chez Harlin Quist. En 1974, ses illustrations d’ Alice au pays des merveilles consacrent sa renommée.

Le merveilleux rebondit comme un diable à ressort

Avec la même actualité, quarante-cinq ans plus tard, elle publiait la suite, De l’autre côté du miroir, l’été dernier. Et c’est la même présence qui ressurgit avec la redécouverte des couleurs radioactives de la Main verte, mise en scène dans un mélange de gouache, d’aérographe et d’encre noire. Dans un appartement parisien, un corbeau pond des œufs comme des idées noires, une femme trompe la solitude en adoptant une plante qu’elle inonde de tendresse en se peignant la main en vert. « Herbe noire », « nuit blanche », « peur bleue », « baraques mauves », l’art de vivre se dessine au pied de la lettre et transpose l’onirisme mélancolique en initiation plastique.

« Je vis pour, par, avec les images », proclame-t-elle en puisant depuis toujours dans un saladier de références, que son imaginaire dévore, en assaisonnant Bosch ou Brueghel à la sauce pop. Les frontières du sens s’établissent dans les moindres détails, s’évanouissent et invitent à pénétrer dans l’intimité miroir où le merveilleux rebondit comme un diable à ressort. De la paillardise à l’érotisme, l’image appâte le regard dans une danse ludique et transformiste, où le rire tient le drame à distance. Même dans les délires plus caustiques, l’humour l’emporte toujours dans ses entremêlas graphiques et symboliques à la manière des contes de fées revisités depuis la Connasse et le prince charmant ou Planche Neige, l’immersion sensuelle de la Belle et la bête ou plus récemment avec l’irrésistible duo Professeur Totem et docteur Tabou.

« Nicole Claveloux, c’est Mœbius au féminin ! » s’exclame Jeanne Puchol, commissaire avec Jean-Marc Lonjon, de la grande rétrospective que lui consacre le festival d’Angoulême. Plus de 250 originaux réunis pour mettre en résonance une œuvre chaotique et joyeuse peuplée de clowns, de bébés, de poux, de cochons et de bigorneaux où la légèreté du rire sonde la profondeur du dérisoire.

Nicole Claveloux avec Édith Zha, la Main verte et autres récits, Éd. Cornélius, 88 pages, 23,50 euros. Exposition « Nicole Claveloux : quand Okapi rencontre Métal hurlant », du 30 janvier au 2 février 2020, hôtel Saint-Simon, Angoulême. Renseignements : bdangouleme.com
Lucie Servin
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