Le sociologue Patrick Mignon
Le sociologue Patrick Mignon
Mercredi, 1 Avril, 2020

Patrick Mignon : "Le coronavirus remet en question l’organisation du sport et de son calendrier surchargé".

Entretien. Par leur nombre et leur importance, les compétitions sportives rythment la temporalité de la société à la manière du calendrier religieux. Entretien avec Patrick Mignon, ancien responsable du Laboratoire de sociologie du sport à l’Insep (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance).

Pour la première fois depuis des décennies, on se dirige vers un printemps sans sport. Or le printemps, c’est l’acmé du sport…

Patrick Mignon. Le printemps symbolise le retour aux sports pratiqués en extérieur. C’est le vrai début de la saison d’athlétisme, qui sort des salles ; les tournois de tennis en extérieur font leur retour ; le cyclisme reprend, etc. L’hiver, le sport prépare quelque chose, c’est une routine. Les supporters de football, de rugby ou de sport de salle (basket, handball, volley) suivent les résultats de leurs équipes, mais c’est à la belle saison que les enjeux deviennent importants, fatidiques. Il y a une phase d’ascension, les équipes montent en puissance en championnat, il faut se qualifier pour le tour suivant dans les coupes nationales ou d’Europe avec, au terme du printemps, les finales qui annoncent les grandes compétitions internationales à suivre (Euro ou Mondial de football, Tour de France, JO…). Du coup, au printemps, un public plus large que les seuls supporters s’intéresse au sport en général.

Le sport moderne s’est construit sur une organisation saisonnière…

Patrick Mignon. Après le « sommeil » hivernal, vient le printemps, et le temps de la renaissance et de l’aboutissement. Ce n’est pas pour rien qu’on surnomme Paris-Nice « la course au soleil ». Les classiques cyclistes symbolisent l’arrivée des beaux jours. On est dans le religieux encore plus ancien que celui des grandes religions monothéistes, ça touche aux rites païens. Le printemps, c’est l’époque des grands rituels de célébration avec les finales des coupes nationales, des grands-messes annonciatrices des vacances estivales où le sport va s’arrêter. Durant cette période, seuls le Tour de France a lieu en juillet, à l’époque symbolique des moissons, et les jeux Olympiques en août, qui, eux, sont dans une autre temporalité, un cycle quadriennal.

À force de prendre de l’importance, le calendrier sportif n’a-t-il pas remplacé peu à peu le calendrier religieux ?

Patrick Mignon. Comme pour les fêtes religieuses, les événements sportifs recommencent chaque année selon un cycle immuable et imprègnent notre calendrier. À l’origine, le temps social s’est structuré de façon païenne sur le rythme des saisons, puis sur la religion, qui reprend également le rythme des saisons. Cela s’est petit à petit dilué car d’autres événements à forte dose symbolique comme le sport sont apparus. Avec la révolution industrielle au XIX e siècle, le sport moderne est créé et codifié. Il se calque alors sur le calendrier religieux et sur la semaine de travail avec le jour de repos le dimanche. À un moment, on se demandera d’ailleurs si on doit jouer le jour du Seigneur, mais comme c’est le seul jour de libre… Dans la deuxième partie du XIX e siècle, les syndicats anglais obtiennent une demi-journée supplémentaire, le samedi après-midi, et cette « semaine anglaise » va s’imposer peu à peu partout. Les jours de match, la ferveur rappelle celle des fêtes religieuses et de leurs grands rassemblements. Dans un stade, les gens font communauté. À tel point qu’en Angleterre, on dira à une époque que le football était la messe du « Labour », la classe ouvrière anglaise.

En interrompant les compétitions sportives, le coronavirus ne met-il pas en exergue la fragilité du modèle ultralibéral mondialisé du sport et son calendrier démentiel ?

Patrick Mignon. Le coronavirus remet en question l’organisation du sport et de son calendrier souvent surchargé. Cela peut déboucher sur un rééquilibrage dans les rapports de forces entre des grandes organisations sportives comme la Fifa ou le CIO et les États. Avec cette crise mondiale, le rapport avec la nature et les échanges économiques est en train d’être repensé et il n’y a pas de raison que le sport ne soit pas impacté aussi.

Entretien réalisé par Nicolas Guillermin
×