Les romans de la semaine. © Denis/REA
Les romans de la semaine. © Denis/REA
Jeudi, 9 Avril, 2020

Pour faire de nouvelles rencontres littéraires... Notre choix de livres

Une Italienne qui porte un « nom de nuit » et un prénom lumineux, Luce Notte, et un Finlandais, quadruple champion olympique de saut à ski, Matti Nykänen... Fictifs ou réels, ce sont des personnages et leurs auteurs que la rubrique culture vous invite à découvrir.


Une traversée infinie balisée par le destin.

Un soir d’avril 1951, une libraire vend à son dernier client de la journée un livre de Fernando Pessoa, Antinoüs, écrit en anglais pendant la trentième année du poète. L’acquéreur est un écrivain iranien, Sadegh Hedayat, dont elle a lu, bien des années auparavant, un des premiers livres. Il lui demande de l’accompagner, de l’aider à accomplir un acte qu’il a décidé depuis longtemps : brûler ses manuscrits.

En 1912, à Prague, elle avait travaillé comme jeune fille au pair dans une famille dont le fils tenait un journal. Il y écrivait « tout ce qui n’est pas littérature m’ennuie, et je le hais ». On aura peut-être reconnu Franz Kafka. La Fille de personne, le nouveau roman de Cécile Ladjali, est construit sur cette « coïncidence supérieure » que savent ménager les grands inventeurs de destinées. De Kafka à Hedayat, les fils sont tendus à se rompre. L’art de la narratrice est de montrer la force des liens ténus qui unissent ces deux-là.

Cette Italienne qui porte un « nom de nuit » et un prénom lumineux, Luce Notte, a reçu de la vie un père manquant dont l’existence n’est attestée que par une demi-photographie sépia. Et une mère qui lui ordonne, sur son lit de mort, de retrouver ce père pour « qu’il sache à quoi ressemble le visage de sa fin ». Mission mortifère dont elle s’acquittera à sa manière, en développant pour les livres, les librairies, les bibliothèques une passion sans bornes. Le géniteur fugitif était grand amateur – et aussi voleur – de livres. Elle l’attendra où il ne saurait manquer d’apparaître, lui dicte une logique un peu magique. Pour faire bonne mesure, elle commence une thèse sur les Livres à l’épreuve du feu, bibliothèques brûlées, auteurs ayant brûlé ou souhaité brûler leurs livres ou leurs manuscrits.

Le père et le feu sont les deux axes autour de quoi pivote le roman. Sadegh meurt peut-être d’avoir trop de pères : un dignitaire de l’ancien régime persan, un éducateur catholique qui lui fit découvrir la littérature, et le shah lui-même, qui ne tolère pas la liberté d’écrire. De Kafka, on connaît la Lettre au père et sa révolte désespérée. Et aussi la volonté exprimée à son ami Max Brod que soient brûlés journal et manuscrits. Et, plus inattendue, cette image du « trou que l’œuvre géniale creuse par le feu dans ce qui nous entoure ». Entre le Praguois et l’Iranien de Paris, Luce vogue au plus près, en une traversée infinie balisée par des signes de reconnaissance que lui adresse le destin : une malle, une chouette dont on découvrira l’usage, et surtout une « prose fantôme » dérobée dont on ne saura rien d’autre que l’existence. Cécile Ladjali met en scène cette navigation sur les fleuves infernaux. Elle en revient, habitée, portant cette œuvre incandescente, témoignage de l’urgence de se laisser éclairer, quitte à s’y consumer, par le « petit flambeau » du livre. Alain Nicolas

La Fille de personne de Cécile Ladjali
Editions Actes Sud, 208 pages, 19,50 euros, 14,99 euros en numérique.


L’ange déchu du saut à ski.

Il était surnommé l’aigle des tremplins. « Seuls les anges volent mieux que Nykänen », disait de lui son entraîneur. Quadruple champion olympique de saut à ski aux Jeux de Sarajevo, en 1984, et de Calgary, en 1988, le Finlandais Matti Nykänen est mort en 2019 après une vie d’excès et une carrière de chanteur de variétés. Romancier, poète et nouvelliste, auteur du stupéfiant Liquéfaction, le Suisse Alain Freudiger retrace, entre récit et fiction, la vie de Nykänen, parsemant son texte d’extraits du Kalevala, épopée finnoise du XIX e siècle. Blond, mince et élancé, le jeune Matti commence le saut à ski très jeune, d’abord pour défier son père. Très doué, il quitte l’école à 15 ans pour se consacrer à sa passion et met au point la technique des skis parallèles, cassant les canons en vigueur à l’époque. C’est toute une époque, les dernières années de la guerre froide, que décrit Alain Freudiger, à travers la voix d’un narrateur fasciné par Nykänen dès l’enfance. « Toute sa vie, Matti Nykänen a fait ce rêve récurrent, qu’il sautait et ne retombait jamais. » L’icône déchue s’est brûlé les ailes. S. J.

Le Mauvais Génie (une vie de Matti Nykänen) d’Alain Freudiger
Editions La Baconnière, 136 pages, 14 euros.


Une approche du monde contemporain à partir du vécu des plus fragiles.

Sept grandes nouvelles composent ce volume. Toutes centrées sur des personnages de tous les jours qui soudain basculent dans le moins banal. Et la langue suit, fréquemment brutale et obscène, plus proche des vulgarités provocatrices du Père Duchesne que des truculentes trivialités rabelaisiennes. Ce livre charrie les fanges, langagières et autres, de ce temps. Comme il en laisse entrevoir les blessures et les refoulements.

Dans le genre court, Gérard Mordillat poursuit son travail d’approche du monde contemporain à partir du vécu des plus fragiles, socialement et psychiquement. Classes populaires et couches plus aisées. Des salariés modestes comme la famille d’un notable. Il n’est certainement pas insignifiant que son recueil s’ouvre sur une nouvelle-titre qui met en scène un chauffeur routier sommé par son patron, s’il veut garder son emploi, de devenir autoentrepreneur. Une ubérisation synonyme pour lui de dégradation de ses conditions de vie et de dépendance accrue à ce patron, maintenant grimé en donneur d’ordres. La fallacieuse liberté du néolibéralisme, facteur d’une plus grande aliénation dont porte témoignage la violence finale de cette histoire. Ou encore les quatre-vingts pages de Mr. Nobody, récit clinique de la chute d’un animateur de radio qui s’imaginait libre et tout-puissant, avant d’être mis au chômage par ses commanditaires puis instrumentalisé par un parti d’extrême droite. Dans ce texte d’une rare puissance, c’est toute une stratégie de captation culturelle qui se trouve mise en lumière, sans autre finalité que l’ascension vers le pouvoir. La double chute, celle de la nouvelle en même temps que celle du personnage principal, en fournit la décapante illustration.

Plus loin, dans l’ironique Moi, présidente, le pouvoir lié à l’exercice de la magistrature suprême, se transmue en un autoritarisme ubuesque qui n’est pas sans rappeler la logique d’un certain apprenti dictateur dans une réplique célèbre du théâtre de Brecht : « Si tu fais grève et ne travailles plus, alors tu n’es plus un travailleur mais un individu dangereux, et alors je dois passer aux actes. » Dans un autre registre, Yorick, la nouvelle ultime, fouille le terreau de l’intime dans une famille aisée à travers une histoire de dépossession enfantine aux allures de thriller, finalement pas si éloignée que cela du texte initial du recueil. Puisque, ici, tout se répond et s’éclaire mutuellement, toujours au plus près de la ligne de feu.

Subito presto de Gérard Mordillat
Editions Albin Michel, 284 pages, 19 euros.

×