Alors qu’ils viennent de sortir du chômage partiel, les 4 000 salariés de Camaïeu voient leur emploi menacé. © Francois Henry / REA
Alors qu’ils viennent de sortir du chômage partiel, les 4 000 salariés de Camaïeu voient leur emploi menacé. © Francois Henry / REA
Jeudi, 28 Mai, 2020

Prêt-à-porter. Camaïeu poussé au bord du gouffre, une catastrophe sociale en chaîne peut-elle être encore évitée ?

La direction invoque l’impact économique du Covid, mais c’est bien la logique financière du groupe qui l’a conduit à déposer le bilan.

Alors qu’ils viennent de sortir du chômage partiel, les 4 000 salariés de Camaïeu voient leur emploi menacé. Et à la peur se mêle la colère. Si on en croit la direction qui, ce mardi, a placé l’entreprise basée à Roubaix en redressement judiciaire, le drame actuel vient du Covid. Les 800 magasins ont été fermés pendant le confinement, le chiffre d’affaires a été plombé de 95 %. S’ajoute à cela le refus des banques d’accorder à l’enseigne de vêtements un prêt garanti par l’État.

Un achat à effet levier, une technique financière favorable aux actionnaires

« La direction se défausse sur le Covid et les gilets jaunes, mais le groupe est mal depuis dix ans, corrige Thierry Siwik, délégué syndical CGT chez Camaïeu. Cette situation dramatique est plutôt due au fait qu’on a eu une multitude d’actionnaires et de dirigeants qui ont enchaîné les mauvaises décisions. » Pour le syndicat, la crise sert de prétexte à un plan de licenciements massifs, qui était prévu en amont, sous l’impulsion des actionnaires.

Ceux-ci ont pris le pouvoir sur l’enseigne de prêt-à-porter à la suite d’un achat à effet de levier, ou LBO, en 2018. « Imaginez que vous achetez une entreprise pour 100 euros, avec 10 euros de votre poche et 90 d’emprunt, explique Jean-Louis Alfred, de la CFDT, qui a subi les méfaits du LBO chez Vivarte (textile). Vous promettez de rembourser les intérêts sur cinq ans, puis l’intégralité à la revente. Si vous vendez 120 euros, vous gardez 20 de plus-value. Cela revient au fond à se nourrir sur le dos de l’entreprise et des salariés, qui payent les intérêts alors que vous n’avez quasiment rien mis de votre poche. » Résultat, en quelques années, l’ancien numéro un européen de l’équipement à la personne avec 17 marques s’est retrouvé démantelé et n’en a plus que 3.

L’instabilité de l’entreprise due à la valse des porteurs

Camaïeu n’est pas dépouillé à ce point, mais les méfaits du LBO ont commencé sérieusement à se voir. La valse des actionnaires a mené à une forte instabilité de dirigeants et des stratégies. « L’un d’entre eux a par exemple décidé de baisser le prix de vente des articles en magasin, en augmentant le volume des achats, explique Thierry Siwik. Mais quand un pantalon ne se vend pas et qu’on passe de 10 000 à 50 000 exemplaires, cela fait exploser le nombre d’invendus. On a atteint 12 millions de pièces, qui coûtent très cher ne serait-ce qu’à stocker. » Puis les actionnaires ont débauché le patron de Sephora. « Il a décidé de vendre dans nos magasins de vêtements des accessoires, comme des vernis à ongles et des parfums, mais cela n’a pas marché du tout, poursuit l’élu CGT. À chaque fois, nous avons contesté ces stratégies qui nous paraissaient mauvaises. Mais, pour tout vous dire, on aurait préféré se tromper… »

Préserver les salariés et la myriade de sous-traitants

Le syndicat se concentre aujourd’hui sur le plan de licenciements quasi certain, qui interviendra dans la phase d’observation de six mois qui débute sous la férule d’un administrateur judiciaire. Car sauver les emplois et les magasins chez Camaïeu permettra aussi de préserver les fournisseurs et sous-traitants, et d’éviter une catastrophe sociale en chaîne. « Nous voulons aussi demander des comptes à l’État, Camaïeu a bénéficié de beaucoup de subventions pour l’investissement et le maintien de l’emploi, et on ne sait pas où est passé cet argent », déplore Thierry Siwik. « Cela fait des semaines que nous travaillons sur le sujet Camaïeu et que nous cherchons un repreneur pour qu’il y ait une continuité de l’activité », a affirmé de son côté Bruno Le Maire le 27 mai.

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