La section française de l’OIP a été lancée en 1993. Elle traite chaque année 4	300 sollicitations de détenus. Denis Allard/Rea
La section française de l’OIP a été lancée en 1993. Elle traite chaque année 4 300 sollicitations de détenus. Denis Allard/Rea
Mercredi, 18 Décembre, 2019

Prison. Après la mise à l’épreuve, l’OIP gagne un sursis budgétaire

Privé de subventions publiques, l’Observatoire international des prisons a réussi à trouver les 150 000 euros nécessaires à sa survie en 2019. Mais son équilibre reste fragile. Retour sur l’histoire de cette indispensable vigie du monde carcéral.

Le cri d’alarme n’aura pas été vain. Le 6 novembre, l’Observatoire international des prisons (OIP) se déclarait « en danger » : « Alors que le nombre de personnes détenues a atteint en 2019 des records inégalés, l’OIP n’a jamais été aussi peu soutenu par l’Etat », alertait l’association. En cinq ans, elle a été privée de deux tiers de ses subventions publiques et menacée, de ce fait, de mettre la clé sous la porte. Un comble pour cette organisation chargée justement de regarder derrière les portes des prisons… Un mois plus tard, l’appel à un « sursaut politique et citoyen » a fonctionné. Beaucoup plus côté citoyen que politique d’ailleurs… « Pour 2019, on est sorti d’affaire, résume Cécile Marcel, directrice de l’OIP depuis 2013, grâce à la générosité de particuliers, qui nous ont donné en quelques semaines 143 000 euros. La puissance publique, elle, est restée discrète, avec seulement 5 000 euros débloqués par Matignon… »

Il faut dire que l’OIP constitue, depuis sa création en 1990, un témoin gênant de la politique carcérale des gouvernements successifs. « Ce sont des emmerdeurs, mais en fait, les emmerdeurs, on en a besoin », a reconnu il y a peu, sur Twitter, l’ancien porte-parole du ministère de la Justice (2007-2010), Guillaume Didier. Le premier de ces « emmerdeurs » fut sans aucun doute, il y a près de trente ans, Bernard Bolze, fondateur de cet observatoire dont l’ambition était de devenir, pour les détenus de droit commun, l’équivalent d’Amnesty International pour les prisonniers politiques. « Il y avait alors un peu plus de 190 prisons en France et l’idée était de créer dans chacune un groupe local d’observation’(GLO) pour faire remonter des informations sur les conditions de détention », explique le sexagénaire, qui a depuis monté, en 2014, une autre structure, baptisée Prison Insider.

Questionnaire, Guide du prisonnier...

Comme son nom l’indique, le projet de l’OIP revêt aussi, à l’origine, une dimension « internationale », pour ne pas limiter l’application des grands textes de référence, comme la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) ou la Convention européenne pour la prévention de la torture (1987), aux seules frontières françaises. Une dimension qui restera inachevée après le lancement, en 1996, de la « section française de l’OIP » et la disparition pure et simple du secrétariat international de l’association, en 1999.

Journaliste à Lyon, Bernard Bolze a déjà une expérience très intime de la prison quand il fonde l’OIP. Jeune père de famille, il a été incarcéré deux mois, à la fin des années 1970, pour « insoumission » – le refus assumé de remplir ses obligations militaires. « J’en garde un souvenir très fort », raconte celui qui a purgé sa peine à la prison lyonnaise Saint-Paul, surnommée la « marmite du diable » pour ses conditions de détentions exécrables. « J’y ai découvert un lieu de violence, pénible, mais aussi, de façon plus surprenante, un endroit attachant, dans lequel pouvaient naître des solidarités », poursuit-il. L’intérêt pour le milieu carcéral, déjà présent chez Bernard Bolze, allait être confirmé par cette expérience fondatrice.

Rapidement, l’association tente de faire œuvre utile, malgré des moyens limités et une course aux subventions permanente. En 1993, seuls sept permaments officient à l’OIP, dont cinq bénévoles. Sans Internet, ce sont les groupes locaux, constitués d’aumôniers, d’avocats, de médecins, de travailleurs sociaux ou de proches de prisonniers, qui font remonter les informations. Pour faciliter ce recueil, un vaste questionnaire, baptisé « l’Observeur », est mis au point avec tous ces corps de métiers, jusqu’aux surveillants eux-mêmes. « Même sans avoir accès à l’intérieur des prisons, il n’était pas si difficile de savoir ce qui s’y passait. Le questionnaire nous donnait une bonne idée des conditions réelles derrière les barreaux », explique Bernard Bolze.

Un Guide du prisonnier est aussi mis au point, à destination des détenus et de leurs familles, pour les informer sur leurs droits et faciliter leurs démarches. Un outil remis à jour régulièrement, qui reste essentiel aujourd’hui. « Je me sers de ce guide au quotidien, je me réfère toujours à ses articles avant de faire une demande à l’administration. Ma mère, elle aussi, a pu trouver des réponses dans cet ouvrage », a témoigné récemment un détenu auprès de l’OIP. Au fil des années, l’association ne parvient pas seulement à faire respecter le droit, elle le fait aussi progresser. Ainsi, à la suite d’une campagne pour exiger un contrôle externe des prisons, les parlementaires s’octroient en 1999 un droit de visite dans les établissements pénitentiaires. « Une démarche qui s’est poursuivie avec la création en 2008 du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), avec lequel nous sommes complémentaires », explique Cécile Marcel .

En 2019, une surpopulation record

Chaque année, grâce à sa permanence juridique, l’OIP répond à environ 4 300 sollicitations de détenus, sur les sujets les plus divers : Comment se soigner, voir sa famille, avoir un travail, accéder aux activités, préparer sa réinsertion ? «  Et depuis les années 2000, on porte aussi les dysfonctionnements devant la justice. Cela peut concerner des placements à l’isolement, des fouilles intégrales, des refus de correspondance, de visite… », énumère Cécile Marcel. Quarante dossiers sont ainsi en attente d’une décision à la Cour européenne des droits de l’homme, pour l’essentiel des plaintes pour « traitement inhumain et dégradant » liées à la surpopulation carcérale.

Ça, à l’heure où beaucoup de nos voisins (Espagne, Italie, Allemagne, Pays-Bas…) prennent conscience que le recours excessif à l’incarcération s’avère contre-productif, la France, elle, continue de battre des records de densité carcérale : 72 000 détenus pour 61 000 places, selon les chiffres du ministère publié en mai dernier. « Le populisme pénal ne s’est pas éteint après les années Sarkozy, analyse Cécile Marcel. Christiane Taubira a essayé, mais sans être soutenue par Hollande et Valls. Quant à Macron, après avoir dit en 2018 qu’on “incarcérait trop”, il a promis 15 000 nouvelles places de prison et cassé les aménagements pour les peines entre un et deux ans. Tout l’inverse de ce qu’il faudrait faire. » Une politique qui risque de rendre l’OIP encore plus utile demain qu’aujourd’hui. « Or, rappelle sa directrice , notre avenir n’est pas assuré. Toutes les régions passées à droite en 2015 nous ont coupé les fonds. Tout comme le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) cette année. Pour 2020, notre situation reste fragile. »

Alexandre Fache
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