Jean-Stéphane Dhersin, le directeur adjoint scientifique de l’Institut national des sciences mathématiques et de leurs interactions du CNRS
Jean-Stéphane Dhersin, le directeur adjoint scientifique de l’Institut national des sciences mathématiques et de leurs interactions du CNRS
Vendredi, 10 Avril, 2020

«On s’oriente vers des périodes alternées de confinement et de déconfinement.» Les explications de Jean-Stéphane Dhersin, spécialiste de la modélisation des épidémies au CNRS

Entretien. Tandis que la France compte plus de 12.000 morts liées au Covid-19, la décrue se fait attendre, malgré une baisse du taux de contamination. Le directeur adjoint scientifique de l’Institut national des sciences mathématiques et de leurs interactions du CNRS, Jean-Stéphane Dhersin décrit l’amplitude de l’épidémie, les facteurs sur lesquels l’action publique peut intervenir pour limiter sa propagation et les différents scénarios de déconfinement envisageables. Entretien.

De quels indicateurs disposez-vous pour déterminer le stade de l’épidémie ?

Jean-Stéphane Dhersin. En France, avant le 1 er mars, une personne touchée par le virus contaminait en moyenne 2,5 personnes saines. Ce chiffre, appelé taux de reproduction de base ou « R zéro », est déterminé par trois critères : le nombre de contacts de la personne infectée, la facilité avec laquelle le virus se transmet et la durée pendant laquelle la personne infectieuse peut infecter les autres. Sans action volontariste, la progression des contaminations de toute épidémie est exponentielle. Mais au bout d’un certain temps, quand le taux de personnes ayant été contaminées augmente et dépasse 60 % de la population, il n’est alors plus possible pour une personne infectée de transmettre le virus à plus d’une personne et l’épidémie régresse rapidement. On parle alors d’immunité collective ou « de troupeau ».

Où en est-on aujourd’hui en France ?

Jean-Stéphane Dhersin. En France, pour atteindre un « R zéro » de 1 (une personne contaminée n’en infecte en moyenne qu’une seule), on a joué sur plusieurs facteurs : au départ quand il y avait peu de cas, il s’est agi de réaliser un traçage des personnes infectées et de leurs contacts et de les isoler. C’est une méthode qui avait fait ses preuves pour le Sras, car il était très symptomatique avant même que les personnes soient contagieuses… Hélas, pour le Covid-19, c’est l’inverse, les personnes atteintes sont contagieuses alors qu’elles n’ont pas ou pas encore de manifestation de la maladie. Ça change tout !

Autre moyen d’action qui a été mis en place assez rapidement : la limitation des risques de transmission, via les mesures barrières, la distanciation sociale et le port de masque pour les personnes contaminées (en Asie, cela a été le cas pour toute la population ; en France comme on le sait, la pénurie a compliqué les choses).

Enfin, comme cela n’a pas suffi, notamment en raison d’un pourcentage de personnes asymptomatiques qu’on a du mal à estimer mais qui est vraisemblablement à l’origine d’une part non négligeable des contaminations, il a fallu agir sur la limitation du nombre de contacts en procédant à un confinement général, à l’aveugle puisque nous n’avons pas les moyens de tester les personnes.

Le but de cette ultime mesure est de faire baisser de manière volontariste le taux de reproduction de base (R zéro) pour que le nombre de malades diminue et que les hôpitaux puissent accueillir et soigner les cas graves. Ces jours-ci, on devrait enfin arriver à le voir se stabiliser légèrement en dessous de 1. Cela correspond au pic épidémique.

Ce pic va-t-il se traduire par une diminution continue du nombre de morts ?

Jean-Stéphane Dhersin. Oui, mais il y a un décalage entre l’action et sa mesure. On commence seulement à voir arriver à l’hôpital des gens contaminés depuis le confinement. Il faut savoir aussi que le confinement n’empêche pas la contamination intrafamiliale. Par ailleurs, les chiffres des hospitalisations et des décès sont rapportés à Santé publique France avec un délai de parfois plusieurs jours, donc le pic ne sera datable précisément qu’a posteriori.

Il y aura donc un délai entre ce qu’on appelle le pic épidémiologique et la décrue des cas et des décès. D’ailleurs, le pic d’engorgement des hôpitaux sera postérieur d’au moins quinze jours au pic de l’épidémie elle-même.

Quels sont les indicateurs à observer pour savoir quand et dans quelles conditions pourrait avoir lieu le déconfinement ?

Jean-Stéphane Dhersin. L’immunité collective n’étant pas atteinte, tout relâchement des mesures fera de nouveau augmenter les contaminations, il faut donc attendre, pour ne pas saturer les hôpitaux.

L’une des stratégies serait de prolonger le confinement jusqu’à l’obtention d’un vaccin qui, s’il était inoculé à plus de 60 % de la population, permettrait de laisser circuler tout le monde en toute sécurité. En raison des délais et du coût économique et social que cela représenterait, il y a peu de chances que cette option soit privilégiée.

Les autres jouent sur les trois paramètres évoqués précédemment : si on identifie et isole les cas contaminés, qu’on maintient les distances sociales, les gestes barrières et que chacun met un masque en respectant des consignes strictes d’utilisation de celui-ci, alors on peut imaginer desserrer le confinement sans faire exploser le nombre de contaminations. C’est le scénario le plus probable car son impact économique est moins préjudiciable. Mais il faudra avoir des tests sérologiques en quantité suffisante pour un dépistage massif, y compris des enfants, dont on mesure mal à l’heure actuelle le taux de contamination. Il faudra aussi des outils pour tracer les personnes… Cela n’interviendra pas avant plusieurs semaines.

Peut-on imaginer un déconfinement par intermittence ?

Jean-Stéphane Dhersin. Une chose est quasi certaine : si on déconfine trop, trop vite, il faudra revenir en arrière. Il y aura forcément des effets de rebond, on s’oriente à mon avis vers des périodes alternées de confinement et de déconfinement et vraisemblablement on interdira aux Français de partir en vacances cet été pour éviter une recontamination massive.

Entretien réalisé par Eugénie Barbezat

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