Image tirée de la page Facebook de Grup Yorum
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Dimanche, 5 Avril, 2020

Turquie. Le chant de Helin Bölek s’est tu

La chanteuse du Grup Yorum, une formation musicale aux engagements révolutionnaires, a succombé vendredi à la grève de la faim qu’elle poursuivait depuis 288 jours pour dénoncer la répression et la censure du régime d’Erdogan.

La tyrannie tue aussi. À Istanbul, vendredi, elle a fauché une jeune vie : celle de Helin Bölek, 28 ans, chanteuse du célèbre Grup Yorum, qui a succombé, au 288 e jour, à la grève de la faim entamée au printemps dernier pour dénoncer la censure et la répression de sa formation musicale. Sur les dernières images d’elle qui circulaient ces temps-ci, elle apparaissait méconnaissable, joues creusées, front saillant, regard sombre et triste. La vie la quittait déjà et chez Ibrahim Gökçek, le bassiste du groupe qui observe lui aussi ce « jeûne de la mort », elle vacille. Tous deux avaient été enlevés par la police, le 11 mars dernier, pour être hospitalisés de force.

Fondé au mitan des années quatre-vingt, alors que s’installait la dictature militaire, Grup Yorum a vu défiler soixante-dix musiciens, tous décidés à porter la voix des « peuples opprimés de Turquie et d’ailleurs ». De chants traditionnels ou révolutionnaires en compositions rock ou hip-hop, le groupe a enregistré vingt-cinq albums et donné des concerts qui attiraient des dizaines de milliers de spectateurs. Ces artistes s’étaient produits voilà trois ans à la Fête de l’Humanité, sur la scène du Front populaire de Turquie.

La popularité du groupe, ses engagements politiques en avaient fait une redoutable force d’opposition, cible, depuis 2014, d’un invraisemblable acharnement policier et judiciaire. Soupçonné d’entretenir des liens avec le DHKP-C, une organisation marxiste-léniniste qualifiée de « terroriste » par le régime d’Ankara, ce que démentent ses musiciens, le groupe ne peut plus se produire depuis cinq ans : ses concerts sont interdits. Six de ses membres sont poursuivis pour « appartenance à une organisation terroriste » ; la tête de ceux qui ont quitté le pays pour échapper à la prison est mise à prix ; Helin Bölek elle-même a passé deux ans dans les geôles de Recep Tayyip Erdogan : elle en est sortie l’an dernier.

Condamnée en première instance à cinq ans de prison pour avoir pris part à un concert de Grup Yorum en 2012, aujourd’hui réfugiée en France et toujours recherchée en Turquie, Sevil Sevimli se souvient d’elle comme d’une jeune femme « débordante d’énergie ». « Elle était l’une des bénévoles les plus engagées, courant de ville en ville pour former des chorales d’enfants, animer des ateliers de musique. Helin était l’un des piliers du centre culturel Idil, que le groupe faisait vivre dans le quartier populaire de Okmaydani, à Istanbul », rapporte-t-elle.

Du soulèvement de Gezi Park aux luttes pour les droits des minorités, le groupe a accompagné, en Turquie, toutes les manifestations, tous les mouvements sociaux. « Ils ont enduré pour cela d’innombrables arrestations et perquisitions. Devant la censure, ils se sont produits sur les toits, dans la rue, sur des camions, sans jamais baisser les bras. La grève de la faim, c’était la dernière extrémité, après avoir usé de tous les recours », soupire Sevil Sevimli. Ajoutant l’ignominie au crime, la police d’Erdogan a empêché samedi la famille d’Helin Bölek, de confession alévie, de procéder à certains rites funéraires, avant d’attaquer, à coups de grenades lacrymogènes, le cortège qui accompagnait la dépouille de la jeune chanteuse au cimetière.

Libéré le 24 février dernier pour des raisons de santé, un autre membre du groupe, İbrahim Gökçek, entrait aujourd’hui dans son 293e jour de grève de la faim. «  Nos instruments et notre musique sont systématiquement détruits. Nos concerts interdits. Nos noms inscrits sur des listes terroristes, et nous sommes emprisonnés, confiait-il en quittant la prison . Bien sûr, nous voulons vivre. Mais parfois, en Turquie, il faut être prêt à mourir pour se tenir debout. » Sa vie ne tient plus qu’à un fil.

Rosa Moussaoui

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