À évian-les-Bains, Chloé Briot, lors de la cérémonie des 25es Victoires de la musique classique, le 23 février 2018. © Cyril Moreau/Bestimage
À évian-les-Bains, Chloé Briot, lors de la cérémonie des 25es Victoires de la musique classique, le 23 février 2018. © Cyril Moreau/Bestimage

Violences sexuelles dans la musique classique : il est temps d’ouvrir la voix

Mercredi 23 Septembre 2020

La soliste Chloé Briot a porté plainte pour agression sexuelle. Un professeur de Dijon vient d’être condamné à un an de prison ferme. Mais le silence persiste dans un milieu qui étouffe les carrières des femmes, quand il ne les brise pas.

«Il nous demandait de venir chanter à côté de lui au piano, un.e par un.e ou deux par deux. Et pendant qu’on chantait, il mettait systématiquement sa main dans notre culotte et nous touchait pendant le temps de la chanson. Je me rappelle des Chansons plaisantes  de Jean Absil ; le nom de ce compositeur me dégoûte encore aujourd’hui. Je fixais mon regard sur l’autre main qui jouait seule. À 6 ans, j’étais impressionnée qu’il soit capable d’accompagner d’une seule main. » Trente après les faits, Caroline Ledru a posté ce témoignage sur Facebook, juste avant le confinement. C’était devenu un besoin vital dans cette époque trouble, à l’issue incertaine. Cette femme de 42 ans relate alors sur les réseaux sociaux ses cours de solfège, au conservatoire du Mans, dans les années 1980 et 1990. « Ma grand-mère en avait fait part à l’association de parents d’élèves, ils étaient déjà au courant, on ne leur apprenait rien et on ne pouvait “rien faire”. Et comme c’était, paraît-il, le meilleur professeur de solfège du conservatoire, on m’a remise dans sa classe l’année suivante et encore celle d’après. » Plus tard, dans ce même conservatoire, ce sera un autre professeur qui essaiera de l’embrasser, de mettre « ses mains sur (s)a poitrine ».

« Nous sommes nombreuses, c’est vertigineux »

Aujourd’hui, Caroline Ledru milite dans plusieurs associations féministes, dont l’association HF Île-de-France, qui lutte pour l’égalité dans la culture. À la suite de son post, de nombreuses personnes lui ont écrit pour témoigner d’un même vécu, d’une même souffrance. « Je suis étonnée et, en même temps, je sais que nous sommes nombreuses, c’est vertigineux. » Caroline enseigne à son tour la musique, mais ne chante plus. Le son reste toujours bloqué. Et, comme beaucoup, elle n’a jamais porté plainte contre ses anciens professeurs. Le silence est toujours de mise contre ces violences faites aux femmes dans le milieu très fermé de la musique classique. Les mâles, qui dominent les programmations, les conservatoires, les opéras, les orchestres, n’incitent pas à ouvrir la voix.

Icon QuoteDans la deuxième scène, il a écarté violemment mes jambes en mettant sa tête sur mon sexe. Durant une autre représentation, il m’a murmuré : “J’ai envie de te faire mal, j’ai envie d’y aller”. » Chloé Briot

À de rares exceptions près. En mars dernier, la soliste Chloé Briot a porté plainte pour agression sexuelle contre son partenaire baryton dans l’opéra  l’Inondation, de Joël Pommerat, créé en octobre 2019 à l’Opéra-Comique, puis repris à Rennes et à Nantes en début d’année. « En pleine représentation, il a palpé mon sein droit comme de la pâte à modeler, confie la soprano au journal la Lettre du musicien. J’ai tenté de me recroqueviller pour qu’il ne puisse plus me toucher. Dans la deuxième scène, il a écarté violemment mes jambes en mettant sa tête sur mon sexe. Durant une autre représentation, il m’a murmuré : “J’ai envie de te faire mal, j’ai envie d’y aller”. » Scènes, répétitions : Chloé Briot témoigne d’agressions répétitives, les signale aux directeurs des différents opéras. Mais le baryton n’est nullement inquiété. « Si, dans un théâtre, deux techniciens se battent, il y a immédiatement mise à pied, remarque Philippe Gautier, de l’Union nationale des syndicats d’artistes musiciens de France (Snam CGT). Pourquoi, face à des violences sexuelles, ce serait “compliqué” ? Nous demandons que s’applique la norme, le droit commun. » Le syndicat a réagi en écrivant aux organismes de tutelles et au ministère de la Culture. « Lorsqu’un agent public est agressé, il est classique que la tutelle porte plainte, mais pas dans les agressions sexuelles, poursuit le syndicaliste. Nous avons réagi car c’est la énième affaire dans les maisons d’opéra en France, après Toulouse, la danseuse non embauchée à son retour de maternité à Lyon… » Le syndicat et l’interprète ont finalement été entendus : le 8 septembre, Roselyne Bachelot, ministre de tutelle, a enfin émis un signalement auprès du procureur de la République. Rappelons que, dans l’article 40 du Code de procédure pénale, la loi y oblige tout fonctionnaire ayant pris connaissance d’un délit ou d’un crime. Une enquête préliminaire pour agression sexuelle avait déjà été ouverte, le 15 mai.

Une inquiétante banalisation des relations entre maître et élève

Mais, le courage d’une Chloé Briot ou des sœurs violoniste et violoncelliste Berthollet, qui ont aussi dénoncé publiquement le sexisme, le harcèlement sexuel et l’emprise des professeurs sur leurs jeunes élèves, ne résume pas l’ambiance derrière les pupitres. L’omerta y règne. Et pour ouvrir la bouche, l’anonymat est requis. « Je suis inquiète pour Chloé Briot, se désole une harpiste. C’est un milieu de misogynes, les compositeurs sont tous des hommes, comme les directeurs de salle, les directeurs d’opéra. Ce sont les professeurs qui recommandent, qui donnent du boulot. Si on est mis au ban, c’est très compliqué. Un professeur du conservatoire peut briser votre carrière et vous finissez en jouant dans les soirées cocktail. »

Icon QuoteJ’ai découvert un système : il y en avait dix comme moi. Son procédé était répétitif, toujours la même façon de faire, d’approcher, de se comporter, de proposer des cours à 21 heures chez lui, puis d’aller manger quelque chose… »

Une ancienne étudiante au Conservatoire de paris

Dans les couloirs de l’enseignement musical, on murmure au mieux des histoires de pygmalion, au pire de filles violées, de mineures sous l’emprise de leur professeur. En 2015, un rapport de l’Inspection générale de la ville de Paris s’en inquiétait, soulignant « une banalisation des relations sexuelles et amoureuses entre maître et élève ». Emprise et consentement ne sont pas des termes qu’on utilise fréquemment en 2015, mais la mission recommande de limiter les cours individuels et les tête-à-tête, de « prohiber les espaces isolés et les recoins susceptibles de faciliter des infractions sexuelles sur mineurs », de « rendre les locaux plus transparents et plus visibles » pour prévenir les abus… « Plus on monte dans la spirale de l’exigence et des écoles prestigieuses, décrit cette ancienne étudiante âgée de 45 ans aujourd’hui, plus on a affaire à des professeurs en relation avec de très jeunes élèves. Au Conservatoire de Paris, c’est juste hallucinant, le nombre de personnes concernées autour de nous. » Cette musicienne a dû faire dix ans de psychanalyse pour se remettre d’une relation amoureuse entretenue à peine adulte avec un professeur trente ans plus âgé. « J’avais une admiration immense pour lui. Dans tout le temps de la relation, j’étais dans un état second, je ne me reconnaissais pas. Il avait une personnalité écrasante, un niveau de carrière et une position sociale disproportionnés par rapport à l’étudiante que j’étais. Ce n’était pas quelqu’un qui m’aidait, il appuyait sur mes faiblesses. » Elle rompt avec lui quand elle découvre qu’elle n’est pas la seule étudiante à avoir été séduite : « J’ai découvert un système : il y en avait dix comme moi. Son procédé était répétitif, toujours la même façon de faire, d’approcher, de se comporter, de proposer des cours à 21 heures chez lui, puis d’aller manger quelque chose… C’est en découvrant ça que j’ai pu m’en sortir. »

Les enseignants sont aussi des musiciens hors pair, des chefs d’orchestre prestigieux. L’artiste-professeur est rarement remis à sa place ou signalé… « Deux choses sont tissées entre elles : le déni sur les violences sexuelles et la figure du créateur, déplore Philippe Gautier. L’artiste est sacré. On ne lui applique pas la procédure commune. C’est très puissant dans le secteur culturel, comme on a pu le voir avec l’affaire Matzneff. Ça permet tous les conservatismes. » Et une pianiste de raconter : « Par le hublot, on pouvait voir des professeurs caresser le sein d’une élève pendant qu’elle jouait la Sonate, de Liszt. Parfois, il y avait des pupitres pour cacher les vitres. »

#MeToo a libéré la parole

Si pratiquer un instrument implique un rapport privilégié, quasi exclusif, entre l’élève et le maître qui lui fait réviser ses concours, dans des salles fermées, les danseuses des conservatoires nationaux de musique et de danse racontent des histoires similaires. « Un professeur m’a proposé des cours de danse contact improvisation dans un autre studio de danse. À la fin d’un cours, il s’est rapproché de moi… Je n’avais pas de désir physique pour cette personne bien plus âgée, mais je ne me sentais pas dans une situation de refuser les avances d’un professeur que j’appréciais par ailleurs. » Au bout de plusieurs mois, la fin des classes a permis à cette danseuse de ne plus croiser cet homme. « C’est tout le monde de la danse contact que j’ai lâché après, je m’en rends compte aujourd’hui en le verbalisant. Dans les années qui ont suivi, ça n’a pas aidé à mon estime de moi, car je pensais que je ne pouvais attirer que les vieux mecs. Le mouvement #MeToo m’a donné beaucoup de force pour en parler aujourd’hui, c’est reconstituant. Cette libération de la parole doit poser de nouvelles base s pour la génération qui vient. »

La vague #MeToo servira-t-elle de caisse de résonance pour qu’enfin le raffut soit trop fort pour être étouffé ? Parviendra-t-elle à briser le système de cooptation et de réseau verrouillé par les hommes ? Il y a un an et demi, Agathe (1) a créé le site « Paye ta note » : l’un des rares blogs dénonçant les violences sexistes et sexuelles et qui, contrairement aux autres, perdure. « Pendant dix jours sur une tournée, un musicien collait son sexe contre le mien, sa main sur ma poitrine, devant tout le monde. J’ai mis trois jours à réaliser, puis à repousser ce professionnel qui a une grande influence dans le milieu de la musique, en France et à l’étranger. Les collègues faisaient pression pour que je me taise, pour continuer la tournée. Le soir, je me barricadais dans ma cha mbre d’hôtel. » Peur de se « griller professionnellement », absence de témoins volontaires, pour Agathe, « c’était impossible de porter plainte ». Elle lance alors sa page comme une bouteille à la mer. Et récolte une multitude de témoignages, chorale assourdissante dénonçant le sexisme ordinaire : « Allons la pomper, cette grosse salope ! » s’exclame un musicien évoquant la conseillère musique d’une direction régionale ; « Si tu me rejoins dans ma chambre ce soir, je te garantis une place au second tour », propose un membre du jury de 41 ans à une gamine de 16 ans, la veille d’un concours… Un continuum de violences sexistes exprimées sans crainte alors que la loi interdit ces expressions, ces gestes, ces agressions, ces viols. À Dijon, l’impunité un temps s’est arrêtée. Plus de vingt-trois ans après avoir abusé d’une mineure, un professeur de musique en Côte-d’Or vient d’être condamné à quatre ans de prison, dont un ferme. Le viol n’a pas été reconnu. Le « flirt », oui. Pour une jeune fille de 14 ans. La justice ne va pas plus vite que la musique.

(1) Comme la majorité des témoins cités, Agathe n’a pas voulu révéler son véritable nom.

Un mouvement global : #balancetonrappeur

Si la musique classique reste encore mutique, le rap, lui, change de disque : quatre plaintes pour agressions sexuelles ont été déposées contre le rappeur Moha La Squale et une enquête a été ouverte pour « violences volontaires », « agressions sexuelles » et « menaces de mort ». Une jeune femme a accusé Roméo Elvis d’agression sexuelle via Instagram. Le chanteur a répondu en s’excusant. Usant du mot-clé #BalanceTonRappeur, les langues se délient à nouveau sur les réseaux sociaux.

 

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